Pour les images des violences de ce jeudi 14 octobre à Beyrouth, je vous renvoie à vos fils d’actualité. Je préfère vous présenter Sylvie, une dame menue et fatiguée, mais qui ne manque pas d’humour pour raconter sa vie aujourd’hui. Son rire n’est pas feint. Elle étrille les dirigeants de son pays qu’elle n’a jamais pensé à quitter, même aux pires heures. Ses enfants ont fini par "aller trouver une vie meilleure" au Canada, mais, vraiment, il y fait trop froid. Elle refuse catégoriquement d’aller les rejoindre et les colères de son fils aîné n’y changent rien. Sylvie dit que ça l’oblige à venir la voir ici et que c’est bien ainsi.

Georges, lui, de blanc vêtu, surveille depuis sa chaise les travaux de réhabilitation de sa maison. Rien ne lui échappe. En août 2020, quand l’explosion a tout soufflé, ses vitres sont devenues poussières de verre, portes et fenêtres ont été arrachées. Mais, le croirez-vous, la vaisselle impeccablement rangée dans le meuble en bois précieux de sa salle à manger était presque intacte. Il ne la sort plus que pour les trop rares grandes occasions. Sa vie s’est rétrécie, mais il ne se plaint pas. Il a la santé, c’est l’essentiel.

Sinon, au détour des rues du quartier, avec ses beaux immeubles des années quarante, un peu défraîchis, mais toujours fiers, on devine les télés allumées dans les cafés pour suivre les événements du jour. Monsieur Mitri, lui, reste imperturbable. Il a repris l’affaire de son père qui, depuis 1949, vendait ses incroyables glaces dans un magasin minuscule, devenu trop dangereux et trop cher à conforter après l’explosion du port.

Il en a ouvert un nouveau, près de la grande église orthodoxe. Tout est blanc et impeccable. Aujourd’hui, c’était pistache. Hier, fraise. Il m’a fait goûter sa dernière création. Figue et noix, pas de sucre, rien que du fruit. Un jeune couple libano-argentin est venu d’un quartier voisin pour s’offrir une de ses glaces. Le patron est formel, ce sont les meilleurs du Liban. Monsieur Mitri a même eu, il y a quelques années, les honneurs du New York Times. C’est dire.

Prochain article le mardi 7 décembre