Dans ces temps où le pays nous échappe chaque jour un peu plus, comme une urgence de retourner vers nos fondamentaux, de retrouver nos nécessaires, de se reconnecter avec nos monuments, vestiges, richesses, fiertés nationales, en deux mots récupérer notre territoire.

Le 5 décembre au Liban, c’est la fête de l’arbre. Autre temps, autre conscience nationale, des hommes de chez nous et de bonne volonté avaient compris très vite l’importance de la fabuleuse couverture végétale qui revêtait le Liban alors.

C’est déjà en 1934 qu’une association, Les Amis de l’Arbre, voit le jour à la demande de cheikh Amine Gemayel pour protéger notre vert patrimoine parmi les plus riches de la région. Et de ce fait l’arbre aura son jour à lui, le 5 décembre exactement. Et même son hymne personnel dont les paroles sont de Mohammed Youssef Hammoud et la musique des frères Fleifel.

À partir de cette date, officiels, citoyens, villes et villages ne consacraient pas moins d’une semaine entière autour de cette fête si légitime. Une fête qui figurait en bonne place dans les agendas des chefs d’État avant-guerre qui plantaient des arbres et des idées pour les défendre, à l’instar de Béchara el-Khoury dont le discours en 1943 à cette occasion sera reproduit dans les livres de lecture des classes primaires.

Entre projets de reboisement et plantations d’arbres donc, cérémonies festives et campagnes d’éveil, les arbres étaient célébrés chaque année comme des monuments nécessaires et si vivants. "Je sais des arbres témoins de très anciennes naissances." a écrit Andrée Chédid. Peut-être pensait-elle à l’olivier dont a retrouvé chez nous des spécimens vieux de 6000 ans et qui, avec la vigne et le blé, forme la trilogie méditerranéenne gagnante. L’olivier, cité plus de cent fois dans la Bible mais aussi dans le Coran pour qui cet arbre représentait l’axe du monde. Ce seraient les Phéniciens qui l’importèrent de Tyr et de Sidon dans les pays d’Afrique du Nord, puis en Espagne, en Grèce et en Sicile. Dans leurs navires également le figuier, fidèle compagnon de l’olivier, aussi robuste que généreux.

Ah, cette Phénicie mythique qu’on appelait aussi le pays des palmiers… "Qu’elle m’attende donc sous les palmiers de Amchit, sur la terre des mystères antiques, près de la sainte Byblos", a dit Ernest Renan. Car le palmier, "bienfait de la divine providence", comme le décrit le Coran aurait également été diffusé par ces intrépides voyageurs qui habitaient nos côtes. Nos côtes et puis Beyrouth que Flaubert aperçoit en 1849 "entouré de mûriers".

Au XIXe siècle, la campagne est toute plantée de ces mûriers nécessaires à la sériciculture, principale source de revenus des paysans durant longtemps. Et c’est à l’ombre des chênes, les sindyane, que se tenaient les classes des villages où leurs enfants apprenaient à lire et à écrire avant d’aller s’ébattre dans les forêts composées de bouleaux, de frênes, de sapins, de genévriers sur les hauteurs mais aussi plus bas de ces pins snaoubar que l’émir Fakhreddine II avait plantés en masse conseillé par des experts italiens.

Plus tard les Ottomans complétèrent les paysages avec ces pins parasols qui peuvent vivre des centaines d’années. Pas autant cependant que nos cèdres millénaires, nos arz el rabb que Salah Stétié décrit en ces termes: "Si l’arbre dont je parle est arbre sacré, c’est qu’il est présent à la mémoire de l’humanité depuis toujours." Plus qu’un emblème, cet arbre majestueux est devenu un symbole et aujourd’hui certainement un défi. Un cèdre qu’on a tous tatoué dans chacune de nos cellules comme le dit joliment Charles Corm: "Je suis fait de ton cèdre à jamais verdoyant". Et les mots de Nadia Tuéni comme un pacte d’amour: "Je vous aime, vous qui partez avec pour bannière le vent. Je vous aime comme on respire, vous êtes le premier poème."