Dans ces temps où le pays nous échappe chaque jour un peu plus, comme une urgence de retourner vers nos fondamentaux, de retrouver nos nécessaires, de nous reconnecter avec nos monuments, vestiges, richesses, fiertés nationales, en deux mots récupérer notre territoire.

Déjà le bâtiment interpelle. Il fait partie de ces bâtisses qui rassurent quand une ville perd ses repères. Il est là, meurtri mais imposant, comme pour montrer que jamais les livres et le savoir n’auront été aussi nécessaires pour conserver traces, écrits, mémoire et histoire. Et on pousse la lourde porte le cœur battant à l’idée de ce palpitant voyage dans le temps.

Nous sommes le 18 mars 1939 et la Bibliothèque vient d’être transférée dans les locaux qu’elle occupe actuellement, rue de l’Université Saint-Joseph, au cœur d’un quartier studieux et affairé. Le père Christophe de Bonneville inaugurera l’édifice d’allure médiévale et d’influence arabo-andalouse conçu par l’architecte Rogatien De Cidrac. Nous sommes à la veille d’une guerre impitoyable, mais rien n’arrête le devoir de transmission. Et les présents en ce jour solennel se rappelleront longtemps qu’il suffit d’un homme, d’une vision et d’une certaine volonté pour entamer ce qui deviendra un fond inestimable, aussi bien pour le Liban que pour ceux qui trouveront là des réponses à l’histoire de cet Orient mystérieusement magnifique.

En 1875, le père Alexandre Bourquenoud dispose déjà à Ghazir d’importants ouvrages qu’il a patiemment collectés. En 1894, le père Louis Cheikho donnera à ce fond le nom de Bibliothèque orientale, organisme qu’il dirigera et enrichira jusqu’à sa mort, en 1927. Cet érudit, parlant parfaitement le grec, le latin, le français, l’italien, l’hébreu, le turc et l’arabe, publiera près de 50 ouvrages sur la littérature et l’histoire et créera en 1898 une revue, al-Machreq, source inépuisable de références historiques et littéraires. Sans compter tous les ouvrages rapportés de ses différents voyages, ses compilations, ses catalogues et d’autres publications comme, en 1906, la revue Mélanges de la Faculté orientale, toujours publiée aujourd’hui par l’Université Saint-Joseph, qui ont consolidé le rôle de la Bibliothèque orientale et en ont définitivement fait un sanctuaire du savoir.

Orientalistes, chercheurs, étudiants, historiens, journalistes, curieux, le lieu attire, devient la référence, fascine par son immuabilité, fait naître des vocations et se rencontrer des passions. On venait de partout, chercheurs d’un jour ou chercheurs de toujours, consulter les ouvrages parce que l’histoire est souvent dans les détails et que la Bibliothèque orientale a toujours répondu aux vocations et aux interrogations.

Pousser la porte et plonger directement dans un temps arrêté à l’odeur familière. Dans les rayons de lumière qui filtrent des hautes fenêtres sur les tables en bois, le silence est roi, bien sûr, mais, si on écoute bien, on pourrait entendre le bruissement des pages, le frottement des couvertures, les soupirs de découverte, mais aussi les centaines de milliers de mots, d’idées et de trouvailles qui se sont un jour assemblés pour créer un patrimoine unique et si précieux.

D’abord les livres, au nombre de 225.000, comprenant d’importants ouvrages, dont certains remontent à la fin du XIXe siècle, traitant d’archéologie, de préhistoire, de religion, d’histoire, de philosophie, de linguistique, d’art et de littérature, ensuite les manuscrits. Parmi ceux-ci, des livres d’une valeur inestimable comme La Sainte Bible en arabe qui date de 1875, le Diwan el-Akhtal, écrit en 1891 par le père Salhani, Moawia du père Lammens qui date de 1906, et un fond arménien très important. Sans oublier plus de 1.800 titres de collections complètes de revues européennes et arabes comme Le Journal asiatique depuis sa parution en 1822, la Revue archéologique depuis 1884, la Revue numismatique, la collection Mémoires de littérature de l’Académie royale des inscriptions et belles lettres depuis 1772, et des journaux remontant aux débuts passionnants de la presse arabe qui a commencé à émerger dans la deuxième moitié du XIXe siècle à Beyrouth, mais aussi au Caire.

Une collection précieuse de 3.700 manuscrits en turc, persan, syriaque, latin, grec, garchouni, arménien, copte, hébreu et arabe, datant du IXe au XIXe siècle, ce qui en fait une des plus importantes au monde. Parmi ces ouvrages, un texte copte calligraphié, un manuscrit druze, un tableau d’histoire naïf tracé par un scribe de Jéricho, une version syriaque de la Bible datant du IXe siècle, des pages d’un Coran enluminé du XVIIIe.

Ensuite, la photothèque, qui recèle environ 250.000 documents photographiques et microfilms représentant plusieurs fonds, dont celui d’Antoine Poidebard, père jésuite pionnier de l’archéologie aérienne, les clichés du père Joseph Delore, qui ont fait l’objet d’expositions, ceux de Tancrède Dumas, plusieurs collections de pères jésuites, véritables mines d’or, les apports récents des collections de Jean-Claude Voisin, des photos de Sétian Varoujan et, bien sûr, une installation sophistiquée destinée à les préserver des ravages du temps.

Sans oublier une cartothèque où 2.440 cartes géographiques anciennes, dont une carte du Liban établie lors de l’expédition française de 1862 et un plan de Beyrouth de 1908 nous racontent l’évolution pleine d’émotions d’un pays si généreux.

Et, autour de tout cela, une équipe dévouée, des passionnés d’archives, des missionnaires de la préservation, des combattants de l’ombre pour assurer une transmission nécessaire de cet immense patrimoine.

Bien sûr l’explosion du 4 août 2020 n’a pas épargné la Bibliothèque orientale. Les structures et la quiétude ont été fortement ébranlées, la chambre des manuscrits et la photothèque en ont beaucoup souffert, le matériel a été pulvérisé, mais les principales collections n’ont pas été endommagées. Comme si les vieilles pierres avaient bien compris, au fil des ans et des guerres, leur mission initiale de gardiennes des lieux et des mémoires. Il a quand même fallu faire des appels aux dons, et, grâce à des organismes comme Aliph, la Librairie nationale qatarie (Qatar National Library), l’Unesco, l’AFAC et l’œuvre d’Orient, les travaux de réhabilitation ont pu être menés à bien et la Bibliothèque orientale a rouvert officiellement ses portes le 14 mars 2022.

Mais il reste beaucoup à faire et les amis de la Bibliothèque orientale en sont très conscients. Entre la restauration et le catalogage des manuscrits et des documents photographiques, les travaux de reliure des livres anciens, la préservation des cartes géographiques, la numérisation des ouvrages, l’organisation d’expositions itinérantes, tous ceux qui connaissent la valeur d’un patrimoine aussi riche, rare et unique peuvent participer en s’abonnant, en cotisant, en parrainant, en s’intéressant surtout à cette si belle histoire. Les trois étages que compte l’édifice, les salles d’exposition et l’amphithéâtre récemment rénovés sont autant de pistes pour des événements culturels et de restauration à la hauteur de la ferveur qu’y ont mis les bâtisseurs. Car on bâtit des bibliothèques comme on bâtit des cathédrales, des royaumes et des territoires. Des territoires de savoir ouverts à tous et qui comptent sur nous, amoureux de notre histoire, défenseurs de notre mémoire, pour contribuer à bien passer tous ces précieux relais.

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