Mohammad Akbarzadeh, un commandant des Gardiens de la Révolution islamique iranienne, a affirmé mercredi que Téhéran exerçait un «contrôle total» sur le détroit d'Ormuz, évoquant des capacités de surveillance «entièrement intelligentes» de cette artère vitale du commerce énergétique mondial.
Mais derrière cette rhétorique martiale se cache une réalité géopolitique et économique bien plus nuancée : fermer durablement ce passage stratégique représenterait pour l'Iran un défi considérable.
Un corridor énergétique sous haute tension
Le détroit d'Ormuz constitue l'un des points de passage les plus stratégiques de la planète. Selon les données de l'administration américaine de l'information énergétique, environ 20 millions de barils de pétrole transitent quotidiennement par ce goulet de 33 kilomètres de large à son point le plus étroit, représentant environ 20% de la consommation mondiale. Le passage sert également de voie pour un cinquième du commerce mondial de gaz naturel liquéfié (GNL), avec le Qatar exportant entre 10,3 et 11,5 milliards de pieds cubes par jour, rapporte l'Atlantic Council.
Les tensions récentes entre Washington et Téhéran ont ravivé les craintes d'une possible fermeture du détroit. Pourtant, plusieurs facteurs militaires, économiques et diplomatiques rendent cette option particulièrement difficile à mettre en œuvre pour le régime iranien, tant sur le plan militaire qu'économique.
Des capacités militaires limitées face à une riposte occidentale
L'Iran dispose certes d'un arsenal conséquent pour perturber la navigation dans le détroit. L'Atlantic Council estime que Téhéran possède entre 5 000 et 6 000 mines navales et une flotte d'environ 25 sous-marins. Le pays dispose également de missiles antinavires côtiers comme les Khalij-e Fars (portée de 300 kilomètres) et de milliers de drones.
Cependant, le think tank souligne un point crucial : «Face à une réponse américaine déterminée, l'Iran n'est pas capable de fermer complètement le détroit.» L'histoire lui donne raison. Durant l'opération Earnest Will (1987-1988), la plus grande opération de convoi naval depuis la Seconde Guerre mondiale, l'administration Reagan avait déployé plus de 30 navires de guerre, des hélicoptères anti-mines et des forces spéciales pour contrer les tentatives iraniennes de perturber le trafic maritime pendant la guerre Iran-Irak.
Aujourd'hui, les capacités militaires américaines sont encore plus avancées. Le détroit, bien qu'ayant 33,8 kilomètres de large à son point le plus étroit, offre plusieurs voies navigables alternatives (comme le côté omanais) au-delà du schéma de séparation du trafic actuellement reconnu, note l'Atlantic Council.
L'auto-sabotage économique d'une fermeture
Au-delà des considérations militaires, fermer le détroit d'Ormuz constituerait un acte d'auto-sabotage économique pour l'Iran. Fermer Ormuz paralyserait l'économie iranienne. Le détroit est sa principale artère de revenus, et le fermer serait un acte d'auto-sabotage.
Cette réalité économique est confirmée par Al Jazeera, qui rapporte que l'Iran exporte environ 1,6 million de barils de pétrole par jour vers la Chine via ce passage, représentant près de 90% de ses exportations pétrolières soumises à sanctions internationales. Le secrétaire d'État américain Marco Rubio a d'ailleurs qualifié une telle fermeture de «suicide économique» pour Téhéran.
Une étude de l'Oxford Institute for Energy Studies (OIES) publiée en juin 2025 modélise les conséquences d'une fermeture prolongée du détroit. Selon le chercheur Mike Fulwood, une telle interruption entraînerait une baisse mondiale de l'approvisionnement en GNL de 86 milliards de mètres cubes, soit 15% de l'offre mondiale de 2024.
La pression diplomatique chinoise
Un autre facteur dissuasif majeur réside dans la dépendance de la Chine aux approvisionnements énergétiques transitant par le détroit. Plus de 80% du pétrole brut, des condensats et du GNL transportés via Ormuz sont consommés sur les marchés asiatiques, principalement en Chine, en Inde, au Japon et en Corée du Sud, selon les données américaines citées par l'Atlantic Council.
La Chine – et non l'Occident – est disproportionnellement exposée à toute action iranienne dans le détroit. Cela place une pression significative sur le Guide suprême Ali Khamenei de la part d'un allié critique pour ne pas escalader. Pékin, qui achète la quasi-totalité du pétrole iranien, exercerait donc une influence modératrice sur Téhéran pour éviter une crise énergétique qui affecterait directement son économie.
La réaction prudente des États du Golfe
Les monarchies du Golfe, théoriquement alliées des États-Unis, ont adopté une position nuancée face à l'escalade récente. Jennifer Gavito, ancienne secrétaire d'État adjointe pour l'Irak et l'Iran citée par l’Atlantic Council, explique que ces pays ont «fortement investi dans des stratégies de diversification» économique et cherchent désormais à «s'isoler de toute représaille cinétique supplémentaire que l'Iran pourrait planifier.»
Malgré la disponibilité d'oléoducs alternatifs pour l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, ces pays dépendent de la stabilité régionale pour leurs ambitions de devenir des centres financiers et technologiques mondiaux. Ils chercheraient donc à convaincre l'Iran qu'une fermeture serait «contre-productive et risquerait de compromettre les relations améliorées du régime avec ses voisins», note Gavito.
Une dissuasion efficace
En définitive, si l'Iran dispose théoriquement de moyens pour harceler la navigation dans le détroit d'Ormuz – hausses des taux d'assurance, ralentissements temporaires, tensions ponctuelles –, une fermeture complète et durable reste hautement improbable. Les contraintes militaires face à une riposte occidentale, le coût économique pour Téhéran lui-même, la pression diplomatique chinoise et l'opposition des États du Golfe forment un ensemble de facteurs dissuasifs puissants.
Comme le conclut l'étude de l'OIES, «il est hautement improbable que le détroit d'Ormuz soit fermé» et, même dans ce cas, «ni les États-Unis ni la Chine ne permettraient que cela continue pendant une période prolongée, l'Iran étant forcé de reculer ou de faire face à l'oblitération de sa marine.» Entre la rhétorique et la réalité, le fossé demeure considérable.
