Les noms à terminaison en "El", signifiant Dieu en cananéen, sont d’origine phénicienne, hébraïque et araméenne. C’est le cas de Daniel, Mikhael, Emmanuel et Gabriel. Ceux à suffixe en "os" représentent les prénoms et noms syriaques ayant une origine grecque. Comme Antonios, Andraos, Thédros, Marcos et Estéphanos. Ils sont considérés à tort comme importés d’Occident, alors qu’ils ont appartenu à la langue syriaque enracinée dans cette terre.

Le syriaque est un mélange d’araméen et de grec dans une région déjà hellénisée durant l’Antiquité, puis enrichie par le vocabulaire philosophique grec au cours de l’élaboration de sa théologie chrétienne. Si le lexique syriaque fait appel à cette double culture, il y va de même pour ses anthroponymes.

Deux groupes se présentent d’emblée. Les noms à terminaison en El, signifiant Dieu en cananéen, sont d’origine phénicienne, hébraïque et araméenne. Ceux à suffixe en os représentent les prénoms et noms syriaques ayant une origine grecque.

Figurines phéniciennes.

Les suffixes en "El"

Pour le premier groupe, certains exemples se sont tellement répandus en Occident qu’ils sont perçus comme étant européens. Pourtant, il faut revenir à l’idiome local du Liban pour pouvoir saisir leur sens. En syriaque, Gabriel signifie l’homme (gabr) de Dieu, et Daniel le jugement (din) de Dieu. Emmanuel est composé de Ammanu (avec nous) et de El. Mikhael renvoie à une forme plus cananéenne dans sa version hébraïque, Mi ka El, qui signifie "celui qui est comme El", ou "à l’image de Dieu". Rophé en hébreux signifie médecin, et donc Raphaël est le Dieu guérisseur.

Si ces prénoms sont considérés à tort comme provenant d’Europe, d’autres n’ayant pas fait leur chemin en Occident sont plus clairement identifiables comme libanais. C’est le cas de Charbel qui signifie en syriaque "l’histoire de Dieu". D’autres noms sont beaucoup moins courants comme Samuel ou Chmael qui signifie écouter (chmaa) Dieu.

Les suffixes en "os"

Les prénoms ou noms du second groupe sont, eux aussi, faussement considérés comme étrangers. Ils sont pourtant typiquement syriaques, relatifs à la dimension grecque de cette culture. Ces noms reviennent souvent dans les anciens manuscrits syriaques et garshouné ainsi que dans les fresques et les épigraphes du Liban. Nous y lisons ainsi Andraos (homme en grec), Marcos (Mars en latin), Estéphanos (couronné en grec), Antonios (ou Tanios), Philippos, de même que Petros et Paolos arabisés en Botros et Boulos. Nous rencontrons aussi souvent les prénoms Bakhos (Bacchus), Qoryaqos (Cyriaque), Qouprianos (Cyprien), Garios, Fenianos, Germanos, Georgios, Grégorios, Théodoros ou Thédros et Nicolaos.

Yulios et Yulianos ont survécu à nos jours, mais sous une forme francisée: Jules et Julien. De même pour Martinos (Martin) et Qyrillos (Cyril). D’autres ont disparu comme Makarios (Macaire), Yustinianos (Justinien) et Marinos (masculin de Marine). Certains noms sont progressivement remplacés par leurs formes arabe ou française. C’est le cas de Chamoun (du syriaque Chémoun) qui a cédé la place à Sémaan et Simon. D’autres encore se font de plus en plus rares comme Athanasios et Anasthasios ou Anasthas. Certains noms semblent avoir disparu chez les maronites, mais se sont maintenus chez les jacobites (syriaques orthodoxes), comme Dionysios (Denys), Théophilos et Séwérios (Sévère). Certains noms ont été complètement abandonnés tels que Yéchoua (Jésus), Chalita (Alexi) et Hawchéb.

Fillettes devant l’église.

Les féminins

Tous ces prénoms ont leurs correspondants féminins, également considérés à tort comme étant importés d’Europe. Comme pour Gabrielle, Michelle, Danielle, Marcelle, Emmanuelle, etc. Comme aussi Patricia, retrouvé sur de très anciennes inscriptions syriaques, ou encore Yulia et Yuliana qui remontent à l’Antiquité et figurent à la fois dans les épigraphes byzantines et syriaques. Héléni relative à l’impératrice Hélène, était fortement répandue. Brigitta était la mère de saint Charbel Makhlouf.

Ces appellations n’ont jamais été importées, elles étaient communes à la Méditerranée chrétienne. Souvent aussi, leur signification plaide pour une origine locale. Ainsi, autant en syriaque qu’en libanais actuel, Marta signifie l’épouse, Emma la mère, et Marana "notre Seigneur" (Mar), d’où Marina et Marine. Raphqa (Rapqa) est parfois remplacée par sa forme occidentale Rebecca, alors que Chmoné et Moura ont disparu.

Philologie et épigraphie

Ce sont les inscriptions des manuscrits et des épigraphes qui révèlent les noms les plus communs dans les montagnes du Liban. Parfois même les toponymes comme Kfar-Mattaï (village de Matthieu). Dans le manuscrit du Codex Rabulensis, nous retrouvons en 1283, Jérémie (Érémia), Ézéchiel (Hazqiel), Daniel, Isaïe (Ashaaya), Elio et David (Dawid). L’épigraphe de Notre-Dame de Machmouché mentionne Euclimos en 1762, noté Climis (Clément) à Rachaya en 1903. Parmi les deux épigraphes d’Ilige, celle de 1276 cite David, Petros et Jean (Yohanon), tandis que celle de 1746 évoque Yaacouv, Amon et Mikhael.

En 1783, à la chapelle Saint-Antoine des Frangié à Ehden, il est fait mention d’un certain Gnatios (Ignace), et en 1788 à Mar-Abda Herhréya, nous retrouvons un Yustos (Juste). L’inscription de 1853 à Mar-Chalita de Qotara, parle du père Laurencios de Beit-Chbéb, et plus récemment à Notre-Dame de Mayfouq, en 1891, il est noté le nom de Martinos.

Population d’un village du Mont-Liban.

Absence de suffixes

Beaucoup de noms ne sont pas détectables par leur terminaison en El ou Os. Ils révèlent cependant leur origine par le sens qu’ils portent en langue syriaque. Ainsi Saliba (de Sliba) signifie la croix, Richa est la tête ou le principal, Ferzlé le ferronnier, Qordahi le métallurgiste, Abdo l’adorateur (de Dieu), Zakhia le victorieux, Saba le senior, Jabre (de Gabro) l’homme, Maroun le petit seigneur, Lahd, Lahdo ou Lahoud sont relatifs au "Fils" unique. Yammine signifie les gens de droite donc les justes, Chalhoub évoque la flamme, Sawma le carême, Nohra la lumière, et Keyrouz (de Korouzo) le prêcheur.

Les noms tronqués

Plusieurs noms syriaques d’origine grecque ou sémitique ont subi des altérations qui parfois les rendent méconnaissables. Si Sarguis (Serge) demeure associable à sa variante Sarkis, Couré (le Curé) transformé en Khoury perd l’évidence de son rapport au curé.

Mais le phénomène le plus courant réside dans cette habitude incompréhensible qui consiste à tronquer la première partie du nom, d’abord à l’oral, puis étonnamment à l’écrit. Nous obtenons ainsi des formes nouvelles telles que Gnatios pour Ignatios, Gostinos pour Agostinos et Climos pour Euclimos. Mais aussi Chaaya pour Achaaya (Isaïe), Lyshaa pour Élyshaa (Élysée), Wakim pour Yoakim, Skandar pour Iskandar (Alexandre), Mitri pour Dimitri, Hanna pour Yohanna, etc.

C’est en nous plongeant dans les vieux manuscrits syriaques, les épitaphes des sarcophages et stèles funéraires de Beryte, les fresques et les épigraphes, que nous retrouvons tous ces prénoms étalés sur deux millénaires. Loin d’être le produit d’une influence étrangère, ils incarnent l’expression de la culture et de l’histoire du Liban.

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