"Sous le nom de syriaque, et identifié avec le dialecte des populations du Liban, le phénicien traversa le Moyen Âge."
Ernest Renan

Pour parler au Liban, pour pouvoir l’écouter, il faudrait apprendre sa langue. Les noms des localités libanaises remontent à la plus haute antiquité. Ils n’ont presque pas changé, même lorsque le peuple perdait sa langue. Ils sont porteurs de l’identité du territoire, de son histoire et de sa mythologie. Ils sont parfois religieux et spirituels, mais peuvent être à certains moments simplement descriptifs du paysage ou de ses habitants.
Ce qui a permis à ces appellations de traverser les millénaires, c’est la proximité de la forme linguistique ancienne païenne (le cananéen) avec la version chrétienne (le syriaque). Ernest Renan n’a-t-il pas écrit que "sous le nom de syriaque, et identifié avec le dialecte des populations du Liban, le phénicien traversa le Moyen Âge"? Cette continuité est émouvante et ancre l’histoire dans son territoire en y fondant l’homme et sa spiritualité.

Qadisha: la sainte (vallée).

La sacralité du territoire
La toponymie libanaise illustre l’attachement religieux de l’Homme à sa montagne. Il a donné à la vallée la plus profonde le nom de Qadisha qui signifie en cananéen et en syriaque: la sainte ou sacrée. Quant au plus haut sommet, il fut dédié aux martyrs chrétiens victimes du génocide perpétré par les Mamelouks à la fin du XIIIe siècle. On le nomma Qornet Sodé, la corne ou cime des martyrs. Plus tard, avec le passage à l’écriture arabe, les voyelles syriaques, telles que le "o" et le "é", inexistantes en arabe, furent remplacées par un "waw" et une "hamzah", donnant Al Qornah Al Sawdaa, la cime noire. C’est le même processus de transcription des voyelles syriaques qui avait déformé les noms des familles libanaises. Nous le retrouvons, entre autres, dans le syriaque Couré (le curé) où le "é" est remplacé par un "y" arabe et s’écrit désormais Khoury. À l’oral cependant, la fin en "é" continue d’être d’usage.

Beit Chbéb: le village des voisins. ©Amine Jules Iskandar

Les adaptations
Les légères adaptations pour les besoins de l’arabisation ont parfois changé le sens du nom des localités. La cime des martyrs est ainsi devenue la cime noire. Ailleurs, la simple adjonction d’une "fatha" arabe a transformé Beit Chbéb (le village des voisins) en Beit Chabéb (la maison des jeunes). L’article "Al" prête aussi à confusion lorsque Qornet Hamra (la colline du vin) devient Qornet Al Hamra (le coin rouge). Bteddin (lieu du jugement ou tribunal) devient Beit Al Din (maison de la religion). Il arrive cependant que, dû à la proximité linguistique, l’appellation ne change pas de sens. C’est le cas de Nahr Kelb devenu Nahr Al Kelb, qui signifie toujours "rivière du chien", aussi bien en cananéen païen qu’en syriaque ou en arabe.

Je‘ita, de G‘ota: le cri (sorti du ventre).

Les noms adjectifs
Le pouvoir descriptif des noms dont sont baptisées les localités est parfois surprenant. Comment une région où la grotte n’était pas encore découverte, pouvait-elle s’appeler G‘ota signifiant "le cri sorti du ventre"? Le "Gomal" inexistant en arabe, est remplacé par un "Jym" donnant lieu à la forme "Je‘ita". Encore plus évident et frappant, est le nom du village de Ras Kifa, dérivé de Rish Kifa (le sommet de la pierre). Il illustre parfaitement ce phénomène descriptif, du haut de sa falaise rocheuse percée de caveaux et de pressoirs phéniciens.

Kifa signifie pierre, et Kifaya donne le sens de pierreux ou rocheux. Be-Kfaya est donc l’endroit pierreux ou le lieu de la stèle. ©Christian Atalla
Firé signifie fruits, et Faraya donne le sens de fruité ou lieu des fruits. ©Amine Jules Iskandar

Le Yod
Si Kifa signifie pierre, Kifaya donne le sens de pierreux ou rocheux. C’est le rôle du "Yod" en fin de mot comme dans Bekfaya. Le B étant un diminutif de Beit (village), ceci nous amène à Beit-Kefaya (le village pierreux ou le lieu des stèles). C’est encore le cas de Kfar (village) et Kefraya (villageois), ainsi que de Firé (fruits) et Faraya (fruité ou lieu des fruits).

Kfar signifie village, et Kefraya veut dire villageois.
Beit Meré: Localité des seigneurs. ©Germanos Germanos

Beit
En cananéen et en syriaque, le terme Beit comporte plusieurs sens. Il peut signifier village ou localité. Il peut figurer en entier comme pour Beit Meré (localité des seigneurs, pluriel de Mar), ou en diminutif comme dans B-roumana (localité du dieu cananéen Roumana). Beit signifie également maison (pour manzel en arabe), et famille (pour Aal en arabe), ou encore maison d’édition (Beit prosso – pour Dar nasher en arabe). Beit prend des sens différents selon les cas: Bteddin (lieu du jugement) désigne donc le tribunal, alors que Bkerké (lieu des rouleaux) signifie archives ou bibliothèque. Ces multiples significations sont à l’origine du grand nombre et de la variété des noms de localités en Beit ou en B.

Béqa‘ Kafra, de Péqa‘ Kafra: plaine ou plateau du village.

Kfar
Si Beit désigne le village, il existe pourtant un autre terme plus exclusif, dans la forme Kfar. Avec Kfar-hay (village de vie), Kfar noun (village du poisson), Kfar Melké (village des rois), Kfar Zayna (village des armes), Kfar Baal (village du dieu phénicien, ou village de l’époux), Kfar Matta (village de Mattieu), Kfar Dabesh (village du miel), et Béqa‘ Kafra, de Péqa‘ Kafra (plaine ou plateau du village).

Tourza, de Tour Arza: la montagne du cèdre.

Tour
Puisque le Liban est une montagne, Tour Levnon (Mont Liban), ce terme se retrouve aussi souvent dans les noms des villages comme à Toura (la montagne), ‘Ain-toura (la source de la montagne), ‘Ain-tourin (la source des montagnes), Hay-toura (la vie de la montagne) et Tourza, de Tour-Arza (la montagne du cèdre).

Afqa: la sortie (de l’eau). ©Elie Korkomaz
‘Aqoura, de ‘Ain Qoura: la source froide. ©Amine Jules Iskandar

‘Ain 
Le Liban, parsemé de sources, reflète cette richesse hydraulique dans sa toponymie. Mayfouq, du verbe fouq (sortir), renvoie à l’eau qui sort. Afqa, c’est aussi la sortie (de l’eau). Le mot ‘Ain (source) est souvent perceptible comme dans ‘Ain Baal (source de Baal), ‘Ain Dara (source du combat), ‘Ain Kafra (source du village), ‘Ain Qéné (source du nid), ‘Ain ‘Ar (source du laurier), ‘Ain ‘Arab (source trouble). Parfois le terme est moins évident, car noyé dans une forme composée telle que ‘Ainjar (source rapide), ou encore ‘Aqoura.
Sans trop de certitude, Anis Freiha avait supposé que ‘Aqoura serait une évolution de ‘Ain Qoura (la source froide). Chose que nous pouvons désormais confirmer grâce aux colophons des manuscrits maronites et grâce à l’épigraphie, dont une inscription du monastère Saint-Jean-Baptiste de Hrach, qui mentionne encore en 1647 ce village sous la forme ‘Ain Qoura.

Jounié, de Gounié: la baie. ©Rami Rizk

Le J
La lettre "J" est inexistante en cananéen et en syriaque qui emploient tous deux le même alphabet phénicien. Au Moyen Âge, les termes francs étaient intégrés à l’idiome syriaque du Liban en substituant les "Z" aux "J". Ainsi le verbe Jette est devenu Zette. Un phénomène inverse s’est produit plus tard, à la rencontre de la langue et de l’écriture arabe. Le "G" de l’alphabet phénicien (et donc syriaque) était remplacé tantôt par un "J", tantôt par un "Gh". Cette correspondance linguistique ne permet d’avancer aucune règle et semble se produire de manière fortuite. Ainsi Gosta (l’abri, ou l’auguste) est devenue Ghosta. De même Gouma (fève) a donné Ghouma avec le son "Gh". Tandis que Gounié (la baie) s’est transformée en Jounié, et G‘ota (le cri) en J‘eita, avec le son "J". Cela démontre que le passage vers l’écriture arabe s’est fait de manière progressive, inconsciente et non planifiée.
Ces multiples noms évoquant tant d’images, de souvenirs et de sentiments révèlent un dialogue millénaire entre l’Homme et son territoire, entre la spiritualité et le paysage. Ils se sont mutuellement façonnés. L’un a sculpté l’autre avant de s’en imprégner et d’y construire son sentiment d’appartenance identitaire et son genius loci ou esprit du lieu. La suppression de l’enseignement du syriaque dans les écoles, en 1943, et la destruction ininterrompue du paysage opèrent une fracture fatale entre l’Homme et son héritage. L’harmonie par laquelle Erik Erikson définit la notion d’identité est violentée et perdue. Le dialogue est rompu ainsi que la continuité temporelle et la dimension culturelle qui forment les témoins les plus sûrs de la projection vers l’avenir.