
Le 24 février, l’Université Antonine a inauguré sa VIIe saison de musique de chambre avec Tony Yike Yang, le plus jeune lauréat du Concours international de piano Chopin. De la poésie, tantôt intimiste tantôt grandiose, du compositeur polonais à l’intensité incandescente de Scriabine, en passant par l’esprit lumineux de Mozart, chaque pièce fut une démonstration impressionnante de maîtrise technique et d’expression émotionnelle, culminant dans une interprétation magistrale de la Sonate op. 58 de Chopin, couronnée par un bis héroïque.
L’église Notre-Dame des Semences de l’Université Antonine baignait dans une tranquillité parfaite en ce 24 février. La sérénité de l’endroit semblait immuable, jusqu’à l’apparition de Tony Yike Yang, dont la présence imposa, dès les premières notes, une concentration qui ne se relâchera qu’à la toute fin du récital. Ce concert marquait l’inauguration de la VIIe saison de musique de chambre de l’Université Antonine, dirigée par le père Toufic Maatouk, après une longue absence due aux circonstances qu’on connaît. Pour cette ouverture, l’Université a opté pour une figure d’exception: le plus jeune lauréat du Concours international de piano Chopin, qui, en 2015, avait décroché le cinquième prix de cette prestigieuse compétition.
Esprit mozartien
Le concert s’ouvre avec les Neuf Variations sur un thème de “Lison dormait” K. 264 de Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), une œuvre composée en 1778 à Paris et inspirée d’un air de l’opéra-comique Julie de Nicolas Dezède (1740-1792). Dès les premières variations, une certaine ambiguïté se fait sentir. Tony Yike Yang tente d'infuser, dans cette pièce, une profondeur émotionnelle qui, paradoxalement, éclipse la légèreté attendue. L'utilisation prononcée de la pédale crée une texture sonore brumeuse, alourdissant parfois le discours et brouillant la netteté de la ligne mélodique. Si certains passages plus vifs, notamment les variations III, IV, VI et VII, parviennent à restituer l’esprit mozartien, l'ensemble demeure marqué par une recherche d’un romantisme qui peine à s'intégrer pleinement à la rigueur de l’écriture classique.
Cette première œuvre laisse donc une impression mitigée, un désir musical insatisfait qui trouve heureusement son accomplissement dans la Sonate no4 en mi bémol majeur, K. 282 de Mozart. Le pianiste énonce les premières phrases avec un équilibre parfait entre une douceur rêveuse, une sonorité ronde et flottante, et une articulation précise. Ce cantabile n’en reste pas moins profondément expressif, invitant à l’émotion sans jamais se laisser emporter par le pathos. En effet, bien que cette sonate puisse suggérer une certaine intensité émotionnelle, ce pathos demeure toujours mesuré, discrètement tissé dans la légèreté des phrases musicales. C’est un Mozart qui chante de bout en bout sous les doigts de Yang qui en magnifie tous les détails. Dans l’Allegro final, il insuffle une énergie pétillante, mettant en valeur la vivacité et la fluidité caractéristiques de l’écriture mozartienne.
Virtuosité impressionnante
Après cette incursion dans l’époque classique, le pianiste se lance dans son répertoire de prédilection: l’univers romantique de Fréderic Chopin (1810-1849). Dans le Scherzo n°2 en si bémol mineur, op. 31, Yang fait preuve d'une virtuosité impressionnante, toujours au service de la musicalité. Sa prestation déborde d'une énergie folle, le rythme effervescent et les contrastes de dynamiques mettant en lumière, à chaque instant, le génie du compositeur. Il sait aussi bien faire rugir l'instrument que le faire murmurer. Tout au plus, aura-t-on une légère déception face à des fortissimi un peu trop percutants, qui auraient mérité d’être plus retenus, surtout pour une oreille habituée à la finesse d’un Alfred Cortot ou d’un Arthur Rubinstein. Quoi qu’il en soit, son pianisme s’inscrit dans la lignée de grands maîtres, tels que Nelson Freire, Martha Argerich ou encore (et surtout) Grigory Sokolov.
Vient ensuite le Scherzo n°3 en do dièse mineur, op. 39. Ce qui rend cette pièce particulièrement unique parmi les quatre scherzi du compositeur polonais, c’est l’utilisation d’un motif quasi orchestral: Chopin crée l’illusion d’un dialogue entre différentes sections instrumentales, notamment par des passages où le jeu pianistique imite des textures et des couleurs de l’orchestre. De plus, la section lyrique, en particulier, rappelle des influences romantiques tardives, comme celles de Richard Wagner (1813-1883) et Sergueï Rachmaninov (1873-1943). Yang met en avant le caractère dramatique et parfois incertain de l’œuvre, notamment au début, tout en y ajoutant une touche d’humour et de légèreté, fidèle à l’esprit du terme “scherzo” (signifiant littéralement “plaisanterie”). Loin de l’austérité que l’on peut parfois observer chez certains pianistes, manquant de fluidité et de vivacité pour saisir pleinement la richesse expressive de la pièce, Yang réussit, avec brio, à mettre en valeur cette dualité entre virtuosité pianistique et effets orchestraux, offrant ainsi une lecture remarquablement romantique de cette œuvre complexe. Un triomphe.
Déclaration musicale
Après dix minutes d'entracte, c'est dans la Fantaisie en si mineur, op. 28 d’Alexandre Scriabine (1872-1945) que Tony Yike Yang livre une véritable déclaration musicale. Un souffle d’âme à la fois intime et dévastateur. Ce chef-d'œuvre d'une complexité redoutable se déploie sous ses doigts comme un tourbillon émotionnel qui secoue l’auditeur, imposant, à l’issue de l’interprétation de Yang, une fracture temporelle où l’on distingue clairement un avant et un après Scriabine. Peut-être convient-il de se laisser emporter par ce moment ineffable, que les mots peinent à rendre justice, et se satisfaire de ces quelques mots, comme une tentative modeste de saisir l'indicible. À la suite de cette parenthèse incandescente, le virtuose sino-canadien retrouve l'univers de Chopin, comme une continuité naturelle, une reprise d'âme et de souffle.
La Polonaise-Fantaisie en la bémol majeur, op. 61 (à ne pas confondre avec la Polonaise n° 6 en la bémol majeur op. 53 dite “Héroïque”) est une autre perle dans ce programme exigeant. On sent la parfaite maîtrise de l’interprète qui sait exactement où il veut mener son auditoire. Et c’est bien vers la Sonate pour piano no 3 en si mineur op. 58 de Chopin qu’il cherche à nous mener, dans une transition fluide, mais résolument marquée. Le clou du spectacle.
Vigueur héroïque
Son interprétation de cette sonate se distingue par une puissance tant technique qu’émotionnelle qui transforme cette œuvre majeure en une expérience viscéralement intense. Dès l'ouverture, Yang s’empare de l'énergie du motif descendant dramatique en l'interprétant avec une vigueur héroïque, tout en laissant résonner la profondeur de chaque note. La procession d'accords qui suit est exécutée avec une fluidité propulsive, donnant une continuité ininterrompue à cette montée en intensité. Dans le Scherzo, Yang fait preuve d'une légèreté presque aérienne, où chaque note semble flotter. L'équilibre entre l'agilité et l'exubérance est remarquablement réussi, et la transition vers la section médiane plus sereine, avant de revenir brusquement en si majeur, est tout à fait saisissante.
Le Largo, quant à lui, est porté par une délicatesse infinie. Yang y infuse une sensibilité sereine aux couleurs nocturnes. La tendresse de ce mouvement est magnifiquement contrastée avec la flamboyance du Presto, ma non tanto final. Cette dernière section, véritable démonstration de virtuosité, est affrontée avec une bravoure éclatante. Les octaves puissantes, qui ouvrent le Finale, sont jouées avec une précision remarquable, et l’extase finale est portée par une énergie héroïque qui emporte l’auditeur vers des sommets d’émotion. Avec sa grandeur triomphante, ce mouvement ne pouvait que préparer à un bis tout aussi héroïque: la Polonaise héroïque, qui s'impose comme la cerise sur le gâteau, couronnant magnifiquement cette soirée musicale.
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