Espoirs et ressentiments: comment la vague migratoire a changé l'Allemagne
Mustafa Habash, un tailleur originaire de Syrie, travaille dans l'atelier de couture du siège social du fabricant textile allemand Trigema à Burladingen, dans le sud de l'Allemagne, le 16 juillet 2025. ©THOMAS KIENZLE / AFP

Sur la Sonnenallee, des hommes discutent devant des bars à chicha, des femmes en hijab promènent des poussettes devant des pâtisseries arabes: à Berlin, le quartier de Neukölln est devenu le symbole d'une Allemagne qui a radicalement changé en dix ans.

Beaucoup sont arrivés lors de la vague migratoire de 2015, quand environ un million de personnes parties de Syrie, d'Afghanistan ou d'Irak ont été accueillies en quelques mois dans le pays.

Pour les progressistes, Neukölln est le vibrant emblème d'une Allemagne moderne et multiculturelle qui a tiré les leçons de son sombre passé nazi.

Le barbier Moustafa Mohmmad, 26 ans, apprécie la Sonnenallee, cette «sorte de rue arabe» où il peut goûter les réputées sucreries de Damas ou les brochettes d'Alep, sa ville natale dont il a fui les ruines.

Mais pour les plus conservateurs, c'est le symbole d'une intégration ratée et d'un changement brutal qui a divisé le pays et contribué à l'essor fulgurant du parti d'extrême droite Alternative pour l'Allemagne (AfD), désormais sa deuxième force politique.

«Wir schaffen das», «Nous y arriverons». Le 31 août marquera les dix ans de la célèbre sortie d'Angela Merkel, au moment où des colonnes d'exilés traversaient à pied les Balkans en direction des pays européens les plus prospères.

Une réponse positive à la plus grande vague de réfugiés depuis la Seconde Guerre mondiale, provoquée notamment par les conflits en Syrie et en Afghanistan.

Quatre jours plus tard, la chancelière d'alors décide de maintenir ouverte la frontière avec l'Autriche, permettant l'entrée d'environ un million d'entre eux.

 Virage migratoire 

Une décennie plus tard, l'Allemagne a bel et bien changé.

Si certains soulignent les effets positifs de la mixité, les réussites personnelles de migrants ou l'apport indispensable de la main d’œuvre étrangère pour compenser le vieillissement démographique, de nombreuses collectivités ont dit avoir atteint leurs limites d'accueil, que ce soit en termes de services publics ou de logements.

La politique migratoire du gouvernement actuel n'a plus rien à voir.

Depuis son arrivée au pouvoir en mai, le nouveau chancelier Friedrich Merz, pourtant issu du même parti chrétien-démocrate qu'Angela Merkel, la CDU, a durci les contrôles aux frontières ainsi que les règles du regroupement familial et des naturalisations, et renvoyé des criminels afghans dans leur pays, pourtant dirigé par les talibans.

Pour le leader conservateur, maintenir une ligne dure sur l'immigration est le seul moyen d'enrayer la progression de l'AfD, boostée ces derniers mois par des attaques au couteau et à la voiture-bélier impliquant des migrants.

Une vie de «défis» 

Véritable obsession nationale, cette «intégration réussie» a pour précédents historiques les «travailleurs invités» d'Italie, de Grèce et de Turquie dans les années 1950.

La Syrienne Malakeh Jazmati, 38 ans, coche la plupart des cases.

Arrivée à Berlin en 2015, elle a rapidement lancé une entreprise de restauration avec son mari. Deux ans plus tard, elle fournissait une réception d'Angela Merkel. En 2018, elle ouvrait un restaurant à son nom, désormais l'une des adresses syriennes les plus en vogue de la capitale.

«Les Allemands sont ouverts pour essayer quelque chose de nouveau», dit-elle en préparant du batata harra, une entrée à base de pommes de terre parsemée de graines de grenade.

«Ce n'est pas facile de vivre loin de son pays natal», poursuit-elle. C'est une existence «pleine de défis... mais aussi de bonheur».

Ses tentatives pour apprendre la langue ont été ralenties par sa charge de travail et le fait que l'anglais soit une langue véhiculaire à Berlin.

Mais pour la cheffe, être intégrée cela signifie «se sentir incluse dans la société: j'ai des amis allemands. Je paie mes impôts. J'essaie de parler allemand. Et j'essaie aussi beaucoup de plats allemands», dit-elle dans un sourire.

Relier les cultures 

L'Allemagne compte désormais plus de 25 millions d'habitants avec un «passé migratoire», c'est-à-dire nés ou dont les parents sont nés à l'étranger, soit environ 30% de la population. Dont plus d'un million d'origine syrienne, une communauté marginale avant 2015.

Des mots arabes comme «yalla» (dépêche-toi) ou «habibi» (mon amour) ont intégré le vocabulaire courant. 

Dans les établissements scolaires, les cours d'arabe se sont multipliés. Du rap au théâtre, une culture orientale contemporaine a trouvé en Allemagne un terrain pour s'épanouir.

Pour une performance de danse du ventre dans le quartier berlinois branché de Kreuzberg, l'artiste The Darvish a choisi une jupe à pompons dorés et un fez rouge.

Arrivé lui aussi il y a une décennie, ce Syrien, qui s'identifie comme non-binaire, veut relier, «avec cette danse traditionnelle, la culture arabe» et «la culture queer». Devenu une figure de la communauté LGBT berlinoise, il s'est notamment produit au musée de Pergame, un des plus visités de Berlin.

Au sein des quelque 2.500 mosquées du pays, jusque-là essentiellement fréquentées par des Turcs, les communautés se sont diversifiées comme à Parchim, entre Berlin et Hambourg (nord-est), note l'imam syrien Anas Abou Laban, 30 ans.

Dans la mosquée de cette petite ville, l'étude du Coran se fait maintenant soit en arabe soit en allemand car certains jeunes «comprennent mieux l'allemand» que la langue de leurs parents.

 Indispensables à l'économie 

Pour les adultes, l'intégration est passée par le travail. Pour la plupart des Syriens, cela consiste en un emploi peu rémunéré dans les secteurs en manque de main d’œuvre: transport, logistique, fabrication, alimentation et hôtellerie, santé, BTP...

Dans la petite ville de Burladingen (Wurtemberg, sud-ouest), le fabricant de vêtements Trigema a embauché près de 70 migrants, leur proposant cours d'allemand, hébergement et accompagnement administratif.

«Les Allemands ne postulent tout simplement plus pour ces postes», explique la cheffe d'entreprise Bonita Grupp.

La première économie d'Europe aura plus que jamais besoin d'immigrés dans les années à venir selon l'Institut allemand d'études économiques (DIW), qui prévoit un déficit d'environ 768.000 travailleurs en 2028.

Les étrangers représentent déjà 15% des professionnels de santé, selon la fédération hospitalière DKG.

Lorsque des figures de la droite allemande ont appelé au renvoi des réfugiés syriens après la chute de Bachar al-Assad en décembre 2024, le secteur a défendu ses quelque 5.000 médecins syriens.

À l'hôpital de Quedlinbourg, au pied des montagnes du Harz (centre), 37 des 100 médecins sont étrangers. Sans eux, «nous ne pourrions plus fonctionner», dit le directeur Matthias Voth.

Prestations sociales 

En 2022, près des deux tiers des réfugiés arrivés en 2015 avaient un emploi, selon l’Institut pour la recherche sur l’emploi (IAB). Mais avec 28% en 2024, leur taux de chômage reste quatre fois plus élevé que celui de la population totale.

Environ 44% des réfugiés perçoivent des prestations sociales, selon l’Agence fédérale pour l’emploi, ce qui a alimenté les ressentiments.

Avec AFP

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