La capture du président vénézuélien Nicolás Maduro par les forces américaines samedi dernier a relancé le débat sur la politique étrangère de Washington. La polémique se cristallise souvent autour des échecs en Irak et en Afghanistan. Pourtant, l'histoire des interventions militaires des États-Unis révèle une réalité plus nuancée. Plusieurs cas montrent que certaines opérations ont produit des transformations durables, bien que le bilan global reste mitigé.
Selon une analyse de la Brookings Institution publiée en 2006, le taux de succès de ces interventions depuis les années 1950 aurait atteint les 50%.
L'Allemagne et le Japon: des succès historiques aux conditions uniques
La reconstruction de l'Allemagne de l'Ouest et du Japon après 1945 demeure, selon le Carnegie Endowment for International Peace, «l'exercice de construction nationale le plus réussi jamais entrepris de l'extérieur». Ces deux pays sont passés de puissances militaristes vaincues à des démocraties stables et prospères, devenant des alliés essentiels des États-Unis pendant la guerre froide et au-delà.
Toutefois, ces succès se sont déroulés dans des circonstances difficiles à reproduire. Le Carnegie Endowment précise que l'Allemagne et le Japon disposaient de «fortes traditions étatiques et de personnel gouvernemental compétent» malgré la défaite. Ces pays constituaient également des États-nations au sens littéral, dotés de communautés ethniques et culturelles relativement homogènes. L'occupation militaire américaine prolongée a créé un environnement où l'alternative démocratique s'imposait presque naturellement.
La Brookings Institution note néanmoins que ces cas étaient «plus faciles» que les interventions contemporaines, les deux pays étant moins complexes ethniquement et plus développés économiquement que la plupart des États fragiles d'aujourd'hui.
La Corée du Sud: un laboratoire de la guerre froide
Le cas sud-coréen illustre une réussite progressive mais indéniable. Le Wilson Center qualifie la Corée du Sud comme «l'un des meilleurs exemples de construction nationale réussie par les États-Unis». Le pays, dont le PIB par habitant était inférieur à celui du Ghana dans les années 1960, figure aujourd'hui parmi les économies les plus avancées du monde.
Le Center for Strategic and International Studies (CSIS) rappelle que dans les années 1950 et 1960, les États-Unis ont versé plus d'aide financière et militaire à la Corée du Sud qu'à tout autre pays au monde. Cette assistance massive visait un objectif stratégique clair: prouver la supériorité du capitalisme sur le communisme dans une péninsule divisée entre nord et sud. La Corée du Sud servait ainsi de «laboratoire idéologique» où l'échec n'était pas envisageable pour Washington.
Le Wilson Center souligne toutefois que ce succès résulte d'une «combinaison de l'action sud-coréenne et de la politique américaine», non d'une simple imposition extérieure. Les États-Unis ont encouragé le développement d'institutions de société civile qui ont ensuite formé la base du mouvement démocratique du pays. Cette approche progressive, qui a toléré pendant des décennies ce que Brazinsky appelle une «autocratie développementale», a finalement permis une transition démocratique dans les années 1980.
Panama et les succès partiels
L'intervention américaine au Panama en 1989 figure parmi les cas les plus controversés mais aux résultats tangibles. La Brookings Institution classe Panama dans sa liste de succès partiels, aux côtés du Cambodge, du Mozambique et du Guatemala. Ces pays ont réussi à «mettre derrière eux des années de violence horriblement destructrice» avec l'aide de forces de maintien de la paix et de spécialistes du développement des Nations unies.
Brookings tempère néanmoins cet optimisme en précisant que «la plupart ne sont que des succès partiels», loin d'être des démocraties classiques. Mais au moins, ces États sont devenus des «États non problématiques» et de «bien meilleurs endroits pour leurs citoyens». Cette formulation suggère qu'il faut ajuster les attentes et reconnaître la valeur de transformations graduelles plutôt que d'exiger des résultats parfaits.
Les facteurs déterminants du succès
L'analyse du Carnegie Endowment identifie plusieurs conditions nécessaires au succès d'une intervention. L'organisation insiste sur l'importance d'objectifs clairs et de ressources suffisantes, citant le contraste entre l'échec somalien et le succès relatif du Timor oriental.
En Somalie, les États-Unis et les Nations unies se sont «enlisés sans plan», tandis qu'au Timor oriental, «la communauté internationale a suivi un plan et n'a pas été entraînée dans une situation qu'elle ne pouvait pas contrôler».
Le CSIS souligne également l'importance de l'engagement à long terme. Le Plan Colombie, qui s'est étendu sur seize ans, a finalement forcé les FARC à la table des négociations. Cette persévérance contraste avec l'approche fragmentaire adoptée dans d'autres contextes. L'organisation note que «le coût global de l'implication américaine a été bien inférieur à ce qu'aurait été la poursuite de la guerre civile», tout en créant «un partenaire local capable et volontaire».
Le Carnegie Endowment insiste par ailleurs sur la nécessité d'une force militaire disposée à utiliser la force létale pour maintenir la stabilité. Comme l'écrit l'organisation, «que cela plaise ou non, la puissance militaire est une composante nécessaire de la construction de l'État». Cette réalité pragmatique heurte les sensibilités contemporaines mais reflète les leçons tirées des interventions passées.
Ces succès historiques ne doivent pas masquer les nombreux échecs ni les difficultés inhérentes à toute intervention. La Brookings Institution rappelle que «la construction nationale n'est pas pour les âmes sensibles» et qu'elle «échouera souvent, ou au moins n'atteindra pas les aspirations». L'institution ajoute que parfois, «l'échec est suffisamment douloureux pour qu'il ait peut-être mieux valu ne pas faire la tentative».
Un outil imparfait mais parfois nécessaire
Les interventions militaires américaines ne constituent ni une panacée ni une catastrophe systématique. Le bilan révèle plutôt un instrument de politique étrangère dont l'efficacité dépend crucialement du contexte, des ressources engagées et de la qualité de la planification. Les succès allemand, japonais et sud-coréen démontrent qu'une transformation positive reste possible, tandis que les échecs récents rappellent les dangers de l'hubris et de l'improvisation.
La Brookings Institution conclut que malgré les risques, «comparée à l'alternative de laisser les pays se vautrer dans l'anarchie, la violence et la misère, c'est notre seul choix». Cette formulation pragmatique résume le dilemme contemporain: reconnaître les limites de ces interventions sans pour autant renoncer à agir face aux États défaillants qui menacent la stabilité régionale et internationale.




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