Mouayed Zabtia tourne la plupart des scènes de son film dans le studio qu'il a construit dans sa propre maison à Tripoli, la capitale libyenne. Dans un pays où le cinéma a quasiment disparu, c'est le seul moyen pour ce réalisateur d'exercer son art.

Avant le coup d'État de 1969, qui a porté Mouammar Kadhafi au pouvoir, Tripoli comptait à elle seule plus de 20 salles de cinéma.

«Aujourd'hui, nous n'en avons plus aucune», déplore M. Zabtia.

«Il faut aller à l'étranger pour voir des films au cinéma», renchérit l'un des acteurs de son dernier projet, Mohammed Rizk.

Même si Kadhafi a été renversé, puis tué en 2011, les séquelles de la dictature sont toujours là.

Le pays, profondément divisé, est dirigé par des gouvernements rivaux. À l'est, un exécutif reconnu par l'ONU et mené par le Premier ministre Abdelhamid Dbeibah; à l'ouest, des autorités parallèles fidèles au maréchal Khalifa Haftar.

Asphyxié sous Kadhafi, le paysage culturel peine à s'épanouir.

Pendant 42 ans, le cinéma fut perçu comme le vecteur d'une invasion culturelle étrangère. Seuls les films alignés sur l'idéologie de l'État étaient financés.

Les salles étaient en outre considérées comme des lieux de rassemblement difficiles à contrôler.

«Désintérêt» 

Comme beaucoup, Mouayed Zabtia, 47 ans, pensait qu'après la chute de Kadhafi le cinéma renaîtrait. Mais l'instabilité qui a suivi a douché ses espoirs.

«Le problème, c'est le désintérêt de tous les gouvernements depuis 2011», estime M. Zabtia.

Lui qui rêvait dès l'enfance de devenir cinéaste, et garde le souvenir vivace des cassettes VHS louées dans un magasin de quartier, fonde sa société de production en 2001.

En attendant des jours meilleurs, M. Zabtia se consacre d'abord à des genres «plus lucratifs»: vidéos de mariages, spots publicitaires ou séries télévisées.

Aujourd'hui, dans la lumière tamisée de son studio, il supervise tout, de l'éclairage au son en passant par les costumes, tandis qu'une petite équipe s'affaire pour le tournage de «1986».

Son premier long-métrage replonge dans la Libye des années 1980 et dépeint une jeune génération assoiffée de liberté dans un climat de peur.

Mouayed Zabtia explique qu'il s'est inspiré de faits réels, notamment l'exil du chanteur Ahmed Fakroun.

De nos jours, décrit-il, ce n'est plus la censure officielle qui empêche le développement d'un cinéma libyen, mais toute une série de difficultés qui s'ajoutent au manque de soutien public. Même si les autorités ont essayé ces dernières années de relancer le septième art avec des festivals et la création en 2021 de l'Institut libyen du cinéma.

«Conservatisme» 

Mouayed Zabtia explique avoir financé lui-même son film, tourné à 80% en studio car «filmer à l'extérieur en Libye est très éprouvant».

«Il faut de grandes équipes, l'aide de la police» pour surveiller les décors. «Les gens ne sont pas habitués à voir ce genre de caméras dans la rue», dit-il.

Et la censure peut émaner de diverses «franges de la société», selon lui.

Car dans la très conservatrice Libye, le septième art est parfois perçu comme entrant en conflit avec certaines valeurs culturelles et religieuses, explique le réalisateur.

Mettre des femmes en scène s'avère compliqué, alors qu'il est «impossible de raconter une histoire ou de parler de la société sans femmes», insiste-t-il.

«Nous avons beaucoup de talents féminins cachés qui craignent de se mettre en avant», note-t-il.

Et «une simple campagne sur les réseaux sociaux suffit pour vous retrouver en difficulté».

Quelques films ont malgré tout franchi les frontières: le documentaire «Freedom Fields» de la Libyo-Britannique Naziha Arebi sur trois footballeuses, présenté au Festival de Toronto en 2018, et «Donga» de Muhannad Lamin sur le soulèvement de 2011, au Festival d'Amsterdam en 2023.

Mouayed Zabtia estime que le salut pourrait venir de plateformes aux moyens colossaux comme Netflix et Amazon Prime Video.

Si à l'étranger elles sont parfois accusées de nuire aux salles de cinéma en privilégiant des sorties directes en streaming, le réalisateur estime qu'elles pourraient contribuer à «faire rayonner les productions locales (libyennes) à l'échelle mondiale».

AFP

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