Le rapatriement des morts, une ligne rouge non négociable de la doctrine israélienne
Un camarade d'Oz Daniel, un caporal israélien de 19 ans tué par des militants palestiniens lors des attaques du 7 octobre 2023 contre le sud d'Israël et dont le corps a été emmené à Gaza, dépose une gerbe de fleurs sur sa tombe lors de ses funérailles au cimetière militaire de Kfar Saba, le 6 novembre 2025. ©Jack Guez / AFP

L'armée israélienne a annoncé lundi avoir récupéré dans la bande de Gaza le corps du sergent-chef Ran Gvili, dernier otage israélien dont la dépouille était encore retenue dans l'enclave palestinienne. Avec cette opération, celle-ci affirme que l'ensemble des otages enlevés dans la bande de Gaza ont désormais été restitués, vivants ou morts.

Au-delà de l'événement militaire, cette récupération illustre une constante de la doctrine israélienne: l'engagement à rapatrier tous ses ressortissants, y compris après leur mort – une priorité qui puise ses racines dans des considérations religieuses, historiques et stratégiques profondément ancrées dans l'identité nationale israélienne.

La rétention des corps comme arme politique

Le Times of Israel souligne que le Hamas a fait de la rétention des corps une stratégie assumée. Même après la libération d'otages vivants ou la confirmation de leur décès, les dépouilles sont souvent conservées afin de maintenir une pression politique et psychologique sur Israël. Les corps deviennent alors des monnaies d'échange, prolongeant le rapport de force bien après la mort.

Pour sa part, le think tank américain Washington Institute estime que la prise d'otages – vivants ou morts – s'inscrit dans une logique plus large de «guerre cognitive». Selon ce dernier, le Hamas ne considère pas les captifs uniquement comme des boucliers humains ou des leviers de négociation classiques, mais comme des instruments destinés à paralyser la prise de décision israélienne, fragmenter l'unité nationale et influencer les perceptions internationales par l'exploitation de l'émotion et de l'empathie.

Le Washington Institute souligne que cette stratégie n'est pas improvisée. Des documents retrouvés sur des combattants capturés montrent que les enlèvements du 7 octobre 2023 avaient été planifiés à l'avance, avec des consignes précises visant à maximiser l'impact émotionnel et le pouvoir de marchandage des captifs. Cette logique s'étend également aux corps des personnes décédées: l'incertitude entretenue autour de leur sort devient en elle-même une arme psychologique, maintenant familles et société dans un état de tension permanente.

Cette pratique est perçue en Israël comme une violation grave des normes morales et des lois de la guerre. Elle renforce, en miroir, la conviction israélienne que le devoir de rapatriement est une ligne rouge non négociable, car céder sur ce point reviendrait à accepter la transformation des morts en instruments de chantage politique et informationnel.

Un impératif religieux ancien

Au-delà de la dimension psychologique, l’inhumation occupe une place importante dans la tradition juive. Le Middle East Journal rappelle ainsi que la Torah impose un enterrement rapide et digne, comme l'énonce le Deutéronome: un corps ne doit pas rester sans sépulture, sous peine de profaner la terre. Les commentateurs rabbiniques, dont Maïmonide et Nahmanide, ont renforcé cette obligation, la considérant valable aussi bien en terre d'Israël qu'en diaspora.

Selon cette conception, le corps n'est pas un simple support matériel, mais un partenaire de l'âme. Comme l'explique le rabbin Doron Korbluth, cité par le Middle East Journal, le corps permet l'accomplissement des commandements et conserve une dignité même après la mort. L'abandon ou la destruction du corps est donc incompatible avec la vision juive de la vie et de la mort.

La terre d'Israël comme destination finale

L'organisation juive orthodoxe Aish HaTorah met en lumière une autre dimension essentielle : l'importance d'être enterré, dans le sens biblique, en terre d'Israël. Des figures comme Jacob ou Joseph auraient ainsi exigé que leurs restes soient ramenés sur cette terre, symbole du retour ultime. Cette tradition se perpétue aujourd'hui, y compris chez les Juifs enterrés à l'étranger, pour lesquels on dépose symboliquement de la terre d'Israël dans la tombe.

Les funérailles de soldats comme Omer Neutra, Itay Chen ou Hadar Goldin, ont été retenus pendant des années – les corps des deux premiers ayant été emportés lors du 7 octobre, le second au cours de la guerre de 2014 à Gaza –  ont pris une dimension nationale. Elles sont devenues des moments de cohésion, rappelant que chaque soldat est perçu comme un membre de la famille collective.

Avec la création de l'État d'Israël en 1948, cet héritage religieux et culturel a été transformé en politique nationale. La Loi du retour (1950) affirme que tout Juif a une patrie. Cette promesse s'étend aussi aux morts. L'armée israélienne fonctionne selon une doctrine claire: aucun soldat, vivant ou mort, ne doit être abandonné.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahou a récemment réaffirmé cet engagement, déclarant que l'État mobiliserait tous ses moyens pour rapatrier les dépouilles des otages afin qu'ils soient enterrés en Israël.

Un choix controversé mais structurant

Cependant, la stratégie israélienne ne fait pas l’unanimité. Certains observateurs estiment que les échanges de corps contre des prisonniers renforcent les organisations armées et créent des précédents dangereux. Le Middle East Journal rappelle notamment le cas de Yahya Sinouar, libéré lors de l'échange de Gilad Shalit en 2011, devenu plus tard l'un des architectes des attaques du 7 octobre.

Pour Israël, toutefois, le débat ne se limite pas à un calcul stratégique. Rapatrier les morts est perçu comme une obligation morale, religieuse et identitaire. Refuser de le faire reviendrait à rompre le contrat social entre l'État et ses citoyens.

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