​​​​​​​Iran, Venezuela ou les transitions impossibles ?
©Ici Beyrouth

La question qui se pose à première vue est celle des étapes ou des attentes qui devraient succéder aux débâcles sécuritaires et géostratégiques survenues en Iran et au Venezuela. Les intermèdes prolongés laissent perplexes quant à la viabilité des dynamiques du changement dans des pays verrouillés par des dictatures meurtrières. Quels peuvent être, dès lors, les leviers du changement appelés à relayer des actions militaires aussi cruciales que celles déployées sur ces deux théâtres opérationnels ? 

Il convient d’abord d’interroger la rationalité sous-jacente à ces deux entreprises militaires et leur finalité. Les considérations géostratégiques priment, d’autant plus que les béances sécuritaires sont saillantes dans les deux cas. Les États-Unis ne peuvent en aucun cas se détourner de l’influence grandissante du nouvel axe néo-totalitaire dans l’hémisphère nord, ni de ses liens étroits avec la criminalité organisée, l’économie souterraine de la drogue et ses ramifications intersectorielles. Le choix du Venezuela, loin d’être arbitraire, relève en réalité du rôle fédérateur qu’il joue dans la mise en forme des politiques de subversion. 

Par ailleurs, la guerre du 7 octobre 2023 a servi de tremplin à la contre-offensive israélienne, laquelle a détruit la politique des “théâtres opérationnels intégrés” et infléchi le cours des dynamiques géopolitiques de manière irréversible, il y a désormais un avant et un après. Les États-Unis sont entrés dans le jeu par la voie israélienne, tandis que la géopolitique arabe est emportée par un maelström qui la dépasse et lui impose de manière involontaire ses séquences et sa cadence. Faisant suite à l’implosion du système politique panarabe, cet épisode constitue un tournant à partir duquel s’opère la reconfiguration d’une géopolitique éclatée aux marqueurs disparates. Les lignes de démarcation conventionnelles sont entièrement bouleversées et l'on se retrouve face à des schémas de recomposition inédits. 

Ces deux cas ne sont pas isolés. Ils mettent en lumière des dynamiques de restructuration qui questionnent les instances d’arbitrage international. Ils revoient également la pertinence des modèles d’agrégation et de désagrégation régissant la vie internationale, ainsi que la nature de l’action politique et diplomatique appelée à jouer un rôle de régulateur. L’ONU et son conglomérat institutionnel requièrent des réformes et des consensus stratégiques renouvelés mandatés par des mutations profondes portant sur la nature des enjeux internationaux, leurs modes de régulation et les finalités de l’ordre international. Le système actuel est désormais instrumentalisé par des mouvances totalitaires qui s’attaquent aux fondements mêmes de l’ordre libéral et démocratique. 

La transition en Iran ne peut plus désormais emprunter la voie d’une diplomatie dilatoire. Sa seule finalité est de noyer les enjeux dans des négociations sans fin visant à perpétuer la survie du régime et à légitimer ses politiques sous peine de compromettre la paix régionale et internationale. Les hypothétiques rapports de force censés étayer cette approche sont démentis par l’état actuel des choses. Les asymétries militaires et stratégiques ne prêtent plus à équivoque : le meurtre d’État a atteint son paroxysme avec 30 000 victimes assassinées en deux jours, et les crises résultant d’une gouvernance inepte, incapable de traiter les dossiers écologiques, logistiques et de politiques publiques, attestent des échecs cumulés d’un régime en fin de parcours. 

Il ne lui reste, dès lors, que la politique de l’ensauvagement généralisé, du terrorisme et de la déstabilisation à géométrie variable. L’objet même de toute diplomatie est invalidé, dès l’origine, tant les règles de la civilité internationale ont été subornées et délibérément subverties. Nous sommes confrontés à une secte nihiliste en passe de perdre ses mécanismes de contrôle ainsi que ses ressources économiques et financières qui ont assuré sa pérennité, tandis que sa légitimité est battue en brèche depuis longtemps. La fin de ce régime est déjà engagée alors que les scénarios de transition restent à définir si l’on veut éviter les avatars de la guerre civile et du chaos ainsi que leurs répercussions dans un environnement régional en état de délabrement avancé. 

L’état de siège décrété par l’administration américaine et le gouvernement israélien, conjugué à la prolifération des révoltes internes, est d’une ampleur suffisante pour enclencher une politique de délégitimation et forcer une dynamique de transition. Il est illusoire d'envisager un retour à la diplomatie classique, car elle est inopérante, inadaptée et empêcherait la chute d'un régime voué à la guerre civile. 

Le Venezuela a été décapité le jour où Nicolas Maduro a été enlevé comme un vulgaire mafieux et transféré aux États-Unis. Toute la pseudo-légitimité dont il se prévalait a alors volé en éclats. La junte militaro-mafieuse est mise à nu, bien qu'elle tente de se ressaisir par le biais du terrorisme d'État et d’accommodements de façade avec les États-Unis, tout en veillant à préserver l'intégrité de l'appareil répressif qu'elle a bâti. Ce coup d’État demeure de portée limitée car la junte au pouvoir exclut une transition démocratique. 

La question a été délibérément éludée et la junte s’est contentée de réorienter la politique des hydrocarbures au service d’une relation apaisée avec les États-Unis. Hormis la libération symbolique de quelques prisonniers politiques, la libéralisation du régime politique demeure hors de question et la négociation d’une transition démocratique est totalement exclue du champ politique, lequel reste la chasse gardée de la mafia au pouvoir. La question lancinante qui se pose aujourd’hui est celle de la viabilité d’un processus tronqué et dépourvu d'horizon. En l’absence d’une démarche politique globale, les solutions intérimaires seront éphémères. La décomposition de la société vénézuélienne se poursuivra, tandis que la guerre civile achèvera le travail de destruction de la dystopie meurtrière ayant séquestré l’imaginaire politique latino-américain tout au long du siècle. 

Toutes ces dictatures mafieuses de gauche se retranchent derrière des artifices idéologiques creux forgés sous le signe d’un altermondialisme factice, celui d’un modèle chinois de croissance sans réformes démocratiques, alors qu’il n’en est rien. Il s’agit de régimes qui n’ont rien à offrir sinon des slogans vides renvoyant au nihilisme idéologique qui imprègne de part en part ces sociétés. La politique américaine s’inscrit dans une trame semblable à celle mise en œuvre en Iran, cooptation, alliances tacites et implosion afin de venir à bout des verrouillages systémiques et des régimes de terreur qui les sanctuarisent.

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