Royal rencontre Gleizes à Alger sur fond de crise franco-algérienne
©Ici Beyrouth

À chaque tentative d’apaisement, un nouvel épisode vient tout casser. Alors que Paris semblait chercher une voie de sortie dans le dossier du journaliste français Christophe Gleizes, une émission diffusée sur la télévision publique France 2 a ravivé une colère très sérieuse à Alger, replongeant la relation franco-algérienne dans une crise ouverte.

Christophe Gleizes recevait ce vendredi la visite de Ségolène Royal dans la prison d’Alger. Pendant près de quarante minutes, l’ancienne ministre française, aujourd’hui présidente de l’Association France-Algérie, s’est entretenue avec le journaliste français, détenu depuis sept mois. Il est condamné à sept ans de prison en Algérie par la cour d’appel de Tizi Ouzou pour «apologie du terrorisme» et «possession de publications dans un but de propagande nuisant à l’intérêt national».

Le déplacement de Ségolène Royal en Algérie a été largement médiatisé, et s’inscrit dans une séquence diplomatique délicate. Reçue par le président algérien Abdelmadjid Tebboune, et le ministre de la Justice, elle a obtenu ce que ni diplomates, ni ONG, ni responsables politiques français n’avaient réussi à décrocher jusque-là. 

Officiellement, elle affirme agir dans un cadre associatif et humanitaire. Officieusement, pour plusieurs observateurs, une telle initiative n’aurait pu se faire sans l’aval, au moins tacite, de l’Élysée, tant les relations entre Paris et Alger sont aujourd’hui particulièrement sensibles.

Dans une interview accordée à Paris Match, Ségolène Royal a décrit Gleizes comme un homme serein, doté d’une «force intérieure», attaché à son métier, refusant d’être transformé en symbole médiatique malgré la mobilisation croissante à Paris en sa faveur. Selon elle, il s’appuie sur ses liens avec l’extérieur et sur une routine faite de lecture, de sport et d’échanges avec ses codétenus. Elle souligne qu’il «n’est pas dans la critique de l’Algérie», un pays qu’il apprécie, évoquant l’espoir d’un geste de clémence à l’issue des recours juridiques en cours. Elle présente son transfert à Alger, autorisé la veille de leur rencontre, comme un premier signal positif.

Une semaine plus tôt pourtant, un autre événement était venu raviver les tensions. Le 22 janvier, la chaîne publique France 2 diffusait un numéro de Complément d’enquête intitulé «Rumeurs et coups tordus: la guerre secrète France-Algérie». 

À Alger, l’émission a été perçue comme une provocation de plus. En cause, notamment, la place accordée au dit «influenceur» Amir DZ, recherché par la justice algérienne et condamné par contumace, qui a qualifié le président Abdelmadjid Tebboune de «voyou» sur une chaîne publique française.

Le lendemain de la diffusion, le ministère algérien des Affaires étrangères convoquait le chargé d’affaires de l’ambassade de France à Alger. Dans un communiqué au ton particulièrement dur, Alger a dénoncé un contenu «profondément offensant et inutilement provocateur», mettant en cause la responsabilité directe de l’État français. Le texte accuse la chaîne publique d’avoir agi avec la «complicité» ou l’«assentiment» de sa tutelle, et fustige la participation de l’ambassadeur de France, Stéphane Romatet, à l’émission, jugée contraire aux usages diplomatiques.

Cette énième crise intervient dans un contexte déjà lourd. Depuis des mois, Paris et Alger alternent crispations et gestes d’ouverture. Les tentatives d’apaisement engagées par le président français Emmanuel Macron se sont heurtées à plusieurs lignes rouges, notamment sa visite au Maroc et l’annonce du soutien de Paris au plan marocain pour le Sahara occidental. À cela s’ajoutent les attaques répétées de responsables et de médias français, notamment issus de l’extrême droite, jugées inadmissibles par Alger.

Le 24 décembre 2025, le Parlement algérien a également adopté à l’unanimité une loi criminalisant la colonisation française, qualifiée de «crime d’État», réclamant à la France des excuses officielles. Cette initiative, perçue comme hostile à Paris, est venue alourdir un contentieux mémoriel jamais refermé. De son côté, la France reproche à l’Algérie son refus de coopérer sur les obligations de quitter le territoire français (OQTF). 

Dans cette relation sous tension permanente, les gestes de décrispation peinent à survivre aux polémiques successives. Le concert de soutien organisé jeudi soir au Bataclan, réunissant plus de 1.200 personnes, à l’initiative de Reporters sans frontières (RSF), a rappelé l’attachement d’une partie de la société civile française à la libération de Christophe Gleizes. Même la visite de Ségolène Royal à Alger laisse entrevoir une possible issue humanitaire.

Au-delà des États, ce climat pèse aussi sur des millions d’Algériens et de Franco-Algériens vivant en France, nombreux à appeler à l’apaisement au nom de leur stabilité, de leur quotidien et de leurs liens avec les deux rives. À Alger comme à Paris, les autorités ont à plusieurs reprises affiché leur volonté de calmer le jeu. Mais les provocations, réelles ou perçues, les accusations croisées et les blessures mémorielles continuent d’alimenter une défiance profonde.

Dans ce contexte, le documentaire de France 2 apparaît, pour beaucoup, comme l’émission de trop. Un épisode supplémentaire dans une relation incapable de se stabiliser, où chaque pas vers l’apaisement semble aussitôt suivi de deux vers la rupture.

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