Rapt de garçons en Chine: la «douleur terrible» de parents désespérés
Des enfants jouant à la balançoire au parc Edelweiss Reindeer de Changbai, dans la province de Jilin, en Chine, le 21 décembre 2025. ©JADRANKO MARJANOVICWWW / JILIN PROVINCIAL DEPARTMENT OF CULTURE AND TOURISM / FACTSTORY

Trente ans après l’enlèvement de son fils, Chen Mingxia reste hantée par le visage de son bébé souriant, victime parmi d’autres en Chine d’un sinistre trafic alimenté par la préférence culturelle pour les enfants mâles.

Avec sa petite mèche de cheveux et son pyjama vert, le nourrisson dormait blotti entre ses parents en cette chaude nuit d’été de 1995 où il a été kidnappé, raconte à l’AFP sa maman âgée aujourd’hui de 52 ans.

Sept ou huit hommes ont fait irruption chez eux dans la province du Guangdong (sud). Frappés, puis ligotés, les parents sont restés impuissants à écouter les pleurs de leur fils.

Ils ont ensuite «emmené mon bébé», âgé de moins d’un an, et ont disparu, explique-t-elle au téléphone, la voix brisée par les sanglots.

Aucune statistique officielle ne mesure l’ampleur du phénomène. Mais des milliers d’enfants auraient disparu de la sorte en Chine dans les années 1980-1990. Dans la plupart des cas, ces enfants et leurs véritables parents auraient été les victimes de ravisseurs agissant sur commande de familles désespérant d’avoir un fils, disent les experts.

Des parents préféraient abandonner, voire vendre, les bébés filles non désirées. La Chine appliquait alors drastiquement la politique de l’enfant unique pour contenir le risque de surpopulation, favoriser le développement et combattre la pauvreté.

Elle y a mis fin en 2016, mais le pays est à présent confronté à un déclin inquiétant de sa population. Le taux de natalité a chuté l’an dernier à son plus bas niveau depuis le début des relevés en 1949, selon des chiffres officiels publiés en janvier.

«Aucune surveillance» 

Dans les jours après l’enlèvement de leur fils, Chen Mingxia et son mari ont parcouru frénétiquement les montagnes alentour à sa recherche.

«Je m’en veux tellement de ne pas avoir pu fêter son premier anniversaire avec lui», raconte-t-elle.

Chen Mingxia dit que son «plus grand vœu» est de revoir son fils. «J’ai l’impression d’avoir un énorme poids sur le cœur. Si je ne le retrouve pas, ce sera un regret immense, pour le restant de mes jours».

«C’est une douleur terrible».

Le trafic de garçons en Chine était en partie nourri par «un désir profondément enraciné de perpétuer la lignée patriarcale», dit à l’AFP Jingxian Wang, chercheuse au King’s College de Londres.

«Un héritier mâle était perçu comme le seul à pouvoir assurer la continuité familiale» car le nom de famille est transmis par les garçons, souligne-t-elle.

Tante d’un petit garçon de quatre ans disparu en 1995, Xu Guihua raconte que six enfants habitant dans leur rue, dans la province du Guizhou (sud-ouest), s’étaient volatilisés au tournant des années 1980-1990.

Son neveu rentrait seul chez lui, à pied, du marché où sa mère vendait des légumes. Il n’est jamais arrivé à la maison.

«Comment aurait-on pu savoir qu’il y avait autant de trafiquants d’êtres humains à l’époque?», demande Mme Xu.

«Il n’y avait aucune surveillance (…) C’est pour ça qu’ils pouvaient agir aussi librement».

Peine de mort

Les autorités ont lancé en 2024 une vaste campagne contre le trafic d’êtres humains. Plusieurs condamnations à mort ont été prononcées, contre Yu Huaying par exemple, exécutée en février 2025 après avoir été reconnue coupable de l’enlèvement et du trafic de 17 enfants dans les années 1990 et 2000.

Les méthodes de recherche ont radicalement changé.

Si, dans les années 1990, les parents éplorés devaient parcourir le pays, ils se tournent à présent vers les réseaux sociaux, dans l’espoir d’atteindre le milliard d’internautes chinois.

Des applications comme Xiaohongshu (équivalent d’Instagram) ou Douyin (la version pour la Chine de TikTok) regorgent d’avis de recherche publiés par des familles, accompagnés de photos, de descriptions physiques et de la date de disparition.

Xu Guihua, dont le neveu a été kidnappé dans le Guizhou, raconte avoir sillonné plusieurs provinces, pancartes à l’effigie de son neveu en main, pour tenter de le retrouver.

«Pourquoi tu ne te manifestes pas? (…) Moi ta tante, ton père et ta mère te cherchons partout», lance-t-elle à son attention.

«Tu nous manques tellement».

Isabel KUA, AFP

Commentaires
  • Aucun commentaire