Une équipe internationale de chercheurs a confirmé l’existence de la première fosse commune méditerranéenne liée à la peste de Justinien, la plus ancienne pandémie documentée dans la région, qui a ravagé l’Empire byzantin entre 541 et 750 après J.-C. Cette découverte, localisée dans l’ancienne ville de Jerash, en Jordanie, permet de comprendre non seulement la présence du pathogène, Yersinia pestis, mais aussi le vécu des populations urbaines confrontées à cette catastrophe sanitaire. Les résultats ont été publiés dans l’édition de février du Journal of Archaeological Science et offrent une fenêtre rare sur la vie urbaine, la mobilité et la vulnérabilité dans l’Antiquité tardive.
Jerash, aujourd’hui célèbre pour ses ruines gréco-romaines bien conservées, comptait environ 25.000 habitants au IIIᵉ siècle, mais sa population avait chuté à 10 000 habitants à la fin du VIᵉ siècle, fragilisant la ville face aux crises sanitaires. Située dans la région de la Décapole, Jerash servait de centre commercial, administratif et religieux, connectée aux grands réseaux de l’Est méditerranéen, depuis l’Égypte jusqu’à la Syrie et l’Anatolie. Cette connectivité économique et culturelle a favorisé la prospérité de la ville, mais l’a également rendue vulnérable à la propagation rapide des maladies.
C’est dans ce contexte que des fouilles ont mis au jour, dans l’hippodrome de Jerash, une sépulture massive contenant environ 230 individus, datée du milieu du VIᵉ au début du VIIᵉ siècle.
Des traces biologiques qui racontent une histoire humaine
Pour comprendre le profil de ces victimes, les chercheurs ont combiné des observations archéologiques, des analyses isotopiques stables et des études d’ADN ancien. L’analyse du collagène osseux a montré que les individus consommaient principalement des ressources végétales typiques de la région, tandis que l’oxygène dans l’émail dentaire présentait une variation bien plus large que celle observée dans d’autres populations résidant à long terme au Levant.
Ces différences suggèrent que les personnes enterrées à Jerash avaient grandi dans des environnements hydriques très divers, révélant la coexistence de populations socialement et géographiquement hétérogènes.
L’analyse génétique a confirmé la présence d’une seule souche de Yersinia pestis – plus vulgairement connue sous le nom de Peste – attestant un événement épidémique synchrone (une épidémie qui survient sur une même période, de manière simultanée, touchant un groupe de personnes au même moment, plutôt que par vagues successives étalées dans le temps). De plus, les données retrouvées renforcent l’idée que la pandémie a rassemblé une population variée et mobile dans une seule fosse commune, fournissant un aperçu rare de la structure démographique et de la vulnérabilité urbaine à l’époque.
Des conditions d’inhumation révélatrices
La fouille archéologique a montré que les corps avaient été déposés rapidement, sans aménagement funéraire prolongé et sans traces de violence. Les individus étaient entassés sur des couches de tessons de poterie, dans un espace public abandonné de l’hippodrome, ce qui témoigne de l’urgence et de la brutalité de l’épidémie. Ce mode de dépôt, densément organisé mais dépourvu de rituels, rappelle les fosses catastrophiques de la peste médiévale, mais Jerash constitue un exemple exceptionnellement bien préservé pour l’Antiquité tardive.
Selon The Guardian, Rays H. Y. Jiang, professeure associée au College of Public Health de l’Université de South Florida et auteure principale de l’étude, explique : «Les pandémies ne sont pas seulement des événements biologiques, ce sont des événements sociaux. En reliant les preuves biologiques des corps au contexte archéologique, nous pouvons voir comment la maladie affectait réellement les individus dans leur environnement social et urbain.»
Une fenêtre sur la vie urbaine et la mobilité
L’étude révèle que la population touchée par la peste à Jerash était diversifiée, comprenant hommes, femmes, adolescents et adultes en âge de travailler. Selon les auteurs de l’étude, les gens, généralement mobiles et disperses, ont été rassemblés par la crise. Les pandémies prospèrent dans les villes densément peuplées, où les déplacements et les changements environnementaux favorisent la transmission des maladies.
La combinaison de données archéologiques, isotopiques et génétiques permet de comprendre comment la ville a vécu l’épidémie: une population socialement hétérogène, habituée à la mobilité, frappée soudainement par la maladie et incapable de fuir. Cette approche multidisciplinaire fournit un cadre précieux pour étudier la structure des communautés, la vulnérabilité et l’expérience vécue lors des pandémies de l’Antiquité tardive.
Les chercheurs soulignent des analogies avec les crises sanitaires contemporaines, notamment la pandémie de Covid-19. La mobilité, l’imprévisibilité de la propagation et les regroupements forcés de populations vulnérables se retrouvent à travers les siècles.
Un témoignage unique pour la Méditerranée orientale
Avec cette fosse commune, Jerash devient le premier site du Proche-Orient où la peste de Justinien est confirmée à la fois archéologiquement et génétiquement. L’étude intitulée «Bioarchaeological signatures during the Plague of Justinian (541–750 CE) in Jerash, Jordan» offre ainsi une base solide pour reconstruire le paysage démographique et épidémiologique du début du Moyen Âge méditerranéen, en transformant des données génétiques et isotopiques en un récit humain tangible.
Cette découverte met en lumière l’ampleur et la brutalité de la première pandémie de l’histoire méditerranéenne, et permet de mieux comprendre comment les sociétés urbaines anciennes ont été confrontées à des crises sanitaires majeures, en combinant biologie, archéologie et histoire.




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