Chaque année, le cancer fauche des vies par millions — et son simple nom suffit à faire monter l’angoisse. Pourtant, derrière la peur, la réalité bouge : les traitements se diversifient, le diagnostic devient plus précoce, et l’enjeu se déplace aussi vers l’humain, la prévention et l’accès aux soins. À l’occasion de la Journée mondiale contre le cancer, Ici Beyrouth a rencontré le Pr Marwan Ghosn, professeur d’hématologie-oncologie à la Faculté de médecine de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth.
À l’échelle mondiale, les derniers bilans consolidés et comparables estiment autour de 20 millions le nombre de nouveaux cas annuels et près de 10 millions de décès. Au Liban, les chiffres consolidés les plus récents disponibles (incidence et mortalité) restent lourds, avec un poids important des cancers du sein chez la femme et du poumon dans la mortalité.
Ce sont des données “solides” parce qu’elles sont consolidées, mais elles ne racontent pas tout : les chiffres plus proches de 2025 existent parfois sous forme de tendances, d’estimations ou de projections. Officiels ou officieux, le signal est le même et il n’a rien de rassurant : la charge du cancer augmente, et la pression sur les systèmes de soins aussi.
Ce qui a le plus changé : l’équipe avant le médicament
Quand on demande au Pr Ghosn ce qui a le plus transformé l’oncologie en trente ans, il ne commence pas par une molécule. Il commence par une méthode : l’approche multidisciplinaire et l’organisation des soins. Discuter les dossiers, confronter chirurgie, radiothérapie, oncologie médicale, imagerie, anatomopathologie, soins de support : plus on met d’intelligence collective autour d’un cas, plus le plan thérapeutique devient juste, cohérent et personnalisé.
Ensuite seulement viennent les progrès techniques qui ont déplacé les lignes : radiothérapie plus précise, chirurgie mieux maîtrisée, robotique dans certains cas, avec des complications parfois réduites et des suites mieux contrôlées.
Explosion thérapeutique : de la chimio à la médecine de précision
Sur le plan médical, l’époque n’est plus à une seule arme. Au début, il y avait la chimiothérapie, puis les traitements biologiques, puis les thérapies ciblées, puis l’immunothérapie. Aujourd’hui, de nouvelles classes s’ajoutent encore, notamment les anticorps conjugués (ADC), qui portent un traitement “au plus près” de la cellule cancéreuse.
Et le Pr Ghosn insiste sur un point souvent oublié : on ne traite pas seulement une tumeur, on traite aussi une personne qui doit tenir dans la durée. Les soins de support, les traitements palliatifs lorsqu’ils s’imposent, et des approches intégratives encadrées peuvent améliorer la tolérance, réduire certains effets secondaires et préserver la qualité de vie.
La vraie bascule : diagnostiquer tôt, avant que la maladie n’impose son tempo
À la question “qu’est-ce qui fait le plus la différence ?”, sa réponse est nette : le diagnostic précoce. Plus on détecte tôt, plus les chances de guérison grimpent. Et les outils se sont améliorés : analyses mieux ciblées, endoscopies plus performantes (coloscopies, fibroscopies), imagerie plus précise, parfois moins irradiantes pour des résultats plus fins.
Il évoque aussi une piste qui fait beaucoup parler la recherche : les tests sanguins de détection précoce multi-cancers basés sur des traces biologiques liées à la tumeur. L’idée est simple : repérer un signal plus tôt et orienter ensuite vers un dépistage ciblé. C’est prometteur, mais il le dit avec prudence : avant de devenir une routine, ces approches doivent prouver leur bénéfice réel à grande échelle et rester compatibles avec une médecine responsable, qui évite le surdiagnostic et l’anxiété inutile.
Liban : quand le cancer rencontre la crise
Au Liban, l’épreuve n’est pas seulement médicale. Elle est aussi économique, logistique et sociale. Le Pr Ghosn décrit l’impact de la crise : ruptures ou tensions d’approvisionnement, hausse du coût des médicaments et des examens, effondrement de certains mécanismes de couverture, parcours de soins hachés.
Dans ce contexte, la continuité thérapeutique devient un combat en soi, et beaucoup de patients consultent plus tard. Conséquence directe : davantage de cancers découverts à des stades avancés, quand la marge de manœuvre se rétrécit. Il souligne toutefois une dynamique de remise à niveau : les autorités sanitaires tentent de faciliter l’accès, et le système se réorganise, même si la route reste longue.
Prévention : au Liban, le mot-clé reste tabac, et le narguilé n’est pas une parenthèse
Sur la prévention, il martèle un constat sans détour : tabac. Cigarette, tabagisme passif, et narguilé, trop souvent banalisé. Il rappelle l’essentiel : une session de narguilé peut exposer à de très grandes quantités de fumée, parfois comparées à des dizaines de cigarettes selon la durée et l’intensité.
L’objectif n’est pas de culpabiliser, mais de casser un mythe : le narguilé n’est pas une option “douce”. L’autre front, c’est l’air : générateurs, trafic, combustions sauvages… Même si tous les liens ne se résument pas en une équation simple, la question des particules et des expositions chroniques s’impose désormais dans le débat de santé publique.
Trois priorités réalistes pour 2026 : dépister, accéder, compter
Si le Pr Ghosn devait proposer trois priorités réalistes, il commencerait par l’éducation et la sensibilisation : faire monter la culture du dépistage et du diagnostic précoce, parce que c’est l’un des leviers les plus efficaces et les moins coûteux.
Deuxième priorité : améliorer l’accès aux traitements, en fluidifiant et unifiant autant que possible les mécanismes de prise en charge, pour réduire l’injustice du parcours.
Troisième priorité : améliorer les statistiques. Le Liban dispose d’un registre, mais la qualité des données a été secouée par les crises et les mouvements de population. Or, sans chiffres fiables, on planifie à l’aveugle. Avec de vraies données, on identifie les besoins, on hiérarchise, et on construit une politique sanitaire qui tient.
Le cancer reste un tueur, oui. Mais il n’est plus une fatalité uniforme. La médecine progresse, les outils s’affinent, et la part de ce combat qui dépend de nous est plus grande qu’on ne l’admet. Entre prévention, dépistage et accès, le Liban a une équation difficile. Mais il a aussi, rappelle le Pr Ghosn, les compétences pour la résoudre, à condition de remettre de l’ordre, du souffle et de l’équité dans le parcours.




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