À Jdeidet Marjeyoun, dans le caza de Nabatiyé, la terre ne se transmet plus: elle se défend. Mazraet El Jrine, vaste domaine agricole jouxtant le fleuve Litani, est aujourd’hui le théâtre d’une guerre d’usure où des titres de propriété séculaires se heurtent au mur de l’influence politique.
Entre blocages judiciaires, soupçons de falsifications cadastrales et pressions à peine voilées, ce dossier dépasse le simple litige foncier. Il met en lumière les failles d’un système incapable - ou réticent - à faire respecter le droit de propriété.
Quand la propriété cesse d’être un droit
Les propriétaires concernés, issus de familles chrétiennes de Marjeyoun, Klayaa et Bourj el-Moulouk, affirment disposer de documents fonciers établis sous l’Empire ottoman et confirmés durant le Mandat français, certains remontant à 1883. Des titres reconnus et transmis de génération en génération.

Extrait de registre cadastral attestant de la propriété privée des terres de Mazraet el Jrine.© Ici Beyrouth
Pourtant, depuis la reprise des opérations de délimitation foncière en 2020, plusieurs parcelles privées ont été classées comme «litigieuses», sans qu’aucune décision judiciaire définitive ne vienne invalider les titres existants.
«Ce qui est remis en cause aujourd’hui, ce n’est pas la validité de nos documents, mais leur application», confie un propriétaire sous couvert d’anonymat.

Document cadastral officiel attestant de la classification foncière de Mazraet el Jrine, tamponné et validé par l’administration. © Ici Beyrouth
Le moukhtar de Marjeyoun, Rabih Rached, dénonce une mécanique de falsification précise. En 2002, un administrateur des biens de l’État recense quatre propriétés totalisant 243 000 m². Aujourd’hui, par la magie d’une collusion entre un employé du cadastre et les intérêts occultes, la superficie enregistrée tombe à 90 000 m². Une «évaporation» de plus de 150 000 m² qui concernerait près de 680 familles.
Le Litani: un butin trop stratégique
Si Mazraet el-Jrine suscite autant de convoitises, c’est aussi en raison de sa localisation. Situées à proximité immédiate du Litani, ces terres disposent d’un fort potentiel agricole et, à terme, touristique, dans une région du Sud déjà fragilisée économiquement.
«Celui qui contrôle le foncier contrôle l’avenir du territoire», résume un élu local.
Interdits d’accès à leurs terres depuis cinquante ans à cause des bombes à fragmentation et des séquelles de la guerre, les propriétaires font face aujourd’hui à une autre arme de destruction massive qui est utilisée: la paralysie judiciaire.
«Juridiquement, le droit est limpide. Ce qui bloque, ce n’est pas la loi, c’est ce qui l’empêche d’agir», avance un avocat du dossier.

Les propriétaires de Mazraet el Jrine et des villageois de Marjeyoun réunis pour revendiquer leurs droits fonciers face aux blocages administratifs. © Ici Beyrouth
L’embuscade judiciaire
Alors que les délais légaux d’opposition étaient clos, un recours tardif a été déposé par un avocat représentant le Conseil islamique chiite supérieur, revendiquant ces terres comme relevant du domaine public.
Officiellement, il s’agirait de protéger «le patrimoine de l’État». Un avocat proche du dossier explique: «Notre objectif est de garantir que les terres qui devaient légalement appartenir à l’État ne restent pas classées à tort comme propriété privée. Il ne s’agit pas de viser une communauté, mais de protéger un patrimoine qui, historiquement, appartient à tous.»
Pour les propriétaires, c’est une manœuvre destinée à geler définitivement le dossier. L’inscription d’une opposition générale sur le cadastre a entraîné la suspension du jugement qui devait statuer sur les droits historiques des familles.
«Ce recours a bloqué tout le dossier. Plus rien n’avance. «Quand une affaire claire s’enlise ainsi, ce n’est plus de la justice, c’est de l’extorsion», déplore Rabih Rached, le moukhtar de Marjeyoun.
Des soupçons qui ébranlent l’institution
L’affaire a pris une nouvelle dimension avec l’arrestation du président de la Cour foncière de Nabatiyé et de plusieurs fonctionnaires, dans le cadre d’une enquête sur des soupçons de falsification de documents cadastraux. Si aucun lien direct avec Mazraet el-Jrine n’a encore été établi judiciairement, ces développements ont renforcé les inquiétudes des familles concernées.
L’Église grecque-catholique suit également l’affaire avec une inquiétude, notamment pour ses dotations à Ibl al-Qameh, aux frontières du Wazzani, où des tentatives de reclassification de terres privées centenaires en «propriétés communes» font craindre une spoliation à grande échelle.
Un combat juridique, pas confessionnel
Les familles refusent toute lecture confessionnelle. «Ce n’est pas une guerre de religions. C’est un affrontement entre citoyens et un État démissionnaire», martèle Rabih Rached.
Mais toucher au foncier à Marjeyoun, c’est aussi toucher à l’équilibre démographique et social du Sud. En manipulant le cadastre, on ne redessine pas seulement des cartes; on reconfigure un territoire.



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