L'affaire Epstein déclenche une crise de confiance dans la société norvégienne
L’ambassadrice de Norvège au Royaume-Uni, Mona Juul, assiste à la cérémonie traditionnelle d’illumination du sapin de Noël à Trafalgar Square, à Londres, le 1er décembre 2016. ©Niklas Halle'n / AFP

De la princesse héritière à un ex-Premier ministre, l'affaire Epstein éclabousse de nombreuses personnalités de premier rang en Norvège, déclenchant une crise de confiance dans une société où celle-ci est une valeur cardinale.

«Il y a quelque chose de pourri au royaume de Norvège». Paraphrasant Shakespeare, l'auteur norvégien Aslak Nore a résumé dans une tribune le sentiment de nombreux compatriotes face à l'onde de choc déclenchée par la récente publication d'une énorme quantité de documents concernant Jeffrey Epstein.

Ces millions de pages publiées par le ministère américain de la Justice mettent en lumière des liens beaucoup plus étroits que pressentis entre le criminel sexuel, mort en prison en 2019, et une partie de l'élite norvégienne.

Il en va de ces centaines de mails, au ton souvent étonnamment intime, échangés entre 2011 et 2014 entre la princesse héritière Mette-Marit et le financier, pourtant condamné dès 2008 pour la sollicitation d'une mineure.

La police norvégienne a ouvert des enquêtes pour «corruption aggravée» contre l'ex-Premier ministre Thorbjørn Jagland et contre une célèbre diplomate, Mona Juul, ainsi que contre l'époux de cette dernière, Terje Rød-Larsen, pour complicité.

En cause: leurs liens avec Epstein à une époque où M. Jagland était président du comité Nobel --qui décerne le fameux prix de la paix-- et secrétaire général du Conseil de l'Europe, et où Mme Juul travaillait au ministère des Affaires étrangères avant de devenir ambassadrice au Royaume-Uni.

En Suisse, les organisateurs du Forum économique mondial ont de leur côté lancé une enquête interne sur leur patron, le Norvégien Børge Brende, qui a rencontré Epstein plusieurs fois en 2018 et 2019.

«Les grandes institutions norvégiennes qui ne sont pas mentionnées dans les documents Epstein peuvent-elles lever la main?», écrivait le commentateur Eirik Bergersen sur un ton ironique il y a quelques jours.

Après avoir souvent minimisé dans le passé leur degré de proximité avec Epstein, plusieurs des personnalités concernées, notamment la princesse Mette-Marit, ont présenté leurs excuses et admis une «erreur de jugement».

A en croire leurs échanges exhumés par les médias norvégiens, certaines d'entre elles ont profité des largesses financières ou matérielles d'Epstein.

Selon les médias norvégiens, Jeffrey Epstein a notamment légué une somme de 10 millions de dollars aux deux enfants du couple de Mona Juul et Terje Rød-Larsen.

Brebis galeuses?

De quoi porter un coup à la confiance des Norvégiens, pierre angulaire du contrat social en Scandinavie.

La Norvège passe pour l'un des pays les plus intègres de la planète: elle occupe la 5e place mondiale dans le dernier indice de perception de la corruption de l'ONG Transparency International.

«La confiance ici n'est pas extrêmement importante pour quelque chose en particulier, mais elle joue un rôle dans beaucoup de choses» comme la participation électorale, le système de redistribution ou l'acceptation des étrangers, décrypte Staffan Kumlin, professeur à l'université d'Oslo, auprès de l'AFP.

«Peut-être que cette confiance élevée conduit à moins de contrôle, moins de scepticisme et aussi moins d'exigences en matière de responsabilité vis-à-vis des élites?», avance ce Suédois spécialiste des comportements politiques et de la démocratie, en soulignant toutefois que la question a été peu étudiée.

Toute forme de passe-droit est honnie dans une société très largement égalitaire.

Selon un sondage réalisé à chaud pour la chaîne TV2, 76,8% des personnes interrogées en Norvège estiment que les nouvelles révélations dans l'affaire Epstein ont un peu ou fortement affaibli la confiance dans le système politique.

Lundi, le Premier ministre Jonas Gahr Støre s'est prononcé en faveur d'une commission d'enquête indépendante, qui serait mise en place par le Parlement, pour faire la lumière sur la nature des liens entre ces personnalités et Epstein.

«Aujourd'hui, les gens sont indignés et en colère parce qu'il y a eu une rupture de la confiance. Mais est-ce à cause de certaines brebis galeuses ou d'un système qui laisse de la place à la corruption?», s'interroge Halvard Leira, politologue à l'Institut norvégien des affaires internationales (Nupi).

«Rien de plus normal que la confiance en prenne un coup au départ, mais tout dépendra de la façon dont la suite sera gérée: si l'on arrive à montrer qu'il y a eu des failles mais qu'on va les rectifier, alors elle pourrait même en ressortir renforcée».

AFP

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