Massacres, fosses communes, frappes contre des civils: la guerre au Soudan continue de s’enfoncer dans une spirale de violences dénoncée avec force par l’ONU. Réunis le 9 février à Genève, les États-membres ont été confrontés à la gravité d’une crise humanitaire majeure, tandis que les initiatives diplomatiques régionales et internationales peinent à se traduire en avancées concrètes sur le terrain.
«Si nous restons les bras croisés, à nous lamenter tandis que les armées et des groupes armés commettent des crimes internationaux (…), nous ne pouvons que nous attendre à pire.» C’est par ces mots que Volker Türk, Haut-Commissaire de l’ONU aux droits de l’homme, a décrit la situation au Soudan lors de la réunion du Conseil des droits de l’homme tenue le 9 février à Genève.
Réunis ce jour-là, les membres du Conseil de l’Organisation des Nations unies ont été confrontés à un constat alarmant sur l’évolution du conflit soudanais. Selon l’ONU, plus de 21 millions de personnes sont désormais en situation d’insécurité alimentaire, tandis que la guerre, déclenchée en avril 2023, a fait des dizaines de milliers de morts et déplacé près de 11 millions de civils.
Selon Volker Türk, les violences commises lors de la prise d’El-Facher – une «catastrophe» – auraient pu être évitées. Il a par ailleurs affirmé que son bureau avait alerté pendant plus d’un an sur le risque d’atrocités de masse, sans être entendu.
Des violences incontrôlées
En octobre dernier, la chute d’El-Facher, dernier bastion de l’armée dans la région du Darfour, a été marquée par des massacres, des viols et des enlèvements attribués aux Forces de soutien rapide (FSR).
Informant le Conseil de sécurité des Nations unies le 19 janvier, la procureure adjointe de la Cour pénale internationale, Nazhat Shameem Khan, a fait état de «massacres» commis par les paramilitaires au Darfour, accusant les FSR de tenter de dissimuler leurs victimes dans des «fosses communes». Selon «l’évaluation du bureau du procureur», a-t-elle précisé, «des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité» ont été perpétrés lors de la prise de contrôle d’El-Facher.
Ces conclusions ont été corroborées par le Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme. «Nos propres constats corroborent pleinement cette conclusion. Ils seront détaillés dans un rapport qui sera publié dans les prochains jours», a assuré Volker Türk, qui s’est rendu au Soudan en janvier.
Devant le Conseil des droits de l’homme à Genève, plusieurs États ont dénoncé les violences en cours. «L’horreur doit cesser», a lancé la représentante française.
Le Kordofan, nouvel épicentre des combats
Après El-Facher, l’inquiétude internationale se concentre désormais sur le Kordofan, région stratégique reliant le Darfour aux zones contrôlées par l’armée dans le nord et le centre du pays. Vaste territoire fertile et riche en pétrole, le Kordofan est devenu le front le plus disputé du conflit qui oppose l’armée soudanaise aux FSR.
Selon l’Organisation internationale pour les migrations, plus de 115.000 personnes ont fui la région depuis fin octobre, après que les paramilitaires ont établi leur emprise sur le Darfour. Cette vague de déplacements s’inscrit dans le prolongement de l’offensive menée par les FSR après la prise d’El-Facher. Les paramilitaires ont depuis étendu leur progression à travers le Kordofan, cherchant à s’emparer de l’axe central reliant le Darfour à la capitale Khartoum.
Sur le terrain, les combats se sont intensifiés ces dernières semaines, malgré la levée partielle des sièges de Kadougli et de Dilling par l’armée soudanaise et ses alliés. Selon le Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme, au moins 90 civils ont été tués et 142 blessés en un peu plus de deux semaines lors de frappes de drones menées par les deux camps. Des marchés, des quartiers résidentiels, des structures de santé et même un convoi du Programme alimentaire mondial ont été touchés.
Plusieurs délégations, dont la France et l’Union européenne, ont appelé à faire respecter – et à étendre – l’embargo sur les armes à l’ensemble du territoire soudanais.
Khartoum revient dans le giron régional de l’Igad
Dans ce contexte de guerre fragmentée, Khartoum a annoncé le 9 février la reprise de ses activités au sein de l’Autorité intergouvernementale pour le développement (Igad), deux ans après avoir gelé son adhésion. Cette suspension, décidée en janvier 2024, visait à protester contre l’invitation du chef des FSR, Mohamed Hamdane Daglo, à un sommet régional en Ouganda.
La décision fait suite à une rencontre en janvier entre le Premier ministre soudanais, Kamil Idris, et le secrétaire exécutif de l’Igad. L’organisation régionale a salué une «réaffirmation de la solidarité régionale» et condamné «toutes les formes de violations commises par les FSR», réaffirmant son soutien à l’unité et à la souveraineté du Soudan.
Initiative américaine et pari diplomatique du Quad
Parallèlement aux mises en garde onusiennes, Washington tente de relancer une dynamique politique. Le conseiller présidentiel américain pour les affaires africaines, Massad Boulos, a affirmé début février que le Quad – composé des États-Unis, de l’Égypte, de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis – était parvenu à un document de paix «acceptable pour les deux parties».
Ce plan prévoit une trêve humanitaire, l’ouverture de couloirs sécurisés pour l’aide, des retraits militaires ciblés et, à terme, un cessez-le-feu permanent suivi d’une transition politique. Le texte devrait être soumis au Conseil de sécurité de l’ONU une fois formellement validé par le Quad.
La diplomatie émiratie, régulièrement accusée par Khartoum de soutenir les FSR – ce qu’Abou Dhabi dément –, a réaffirmé le 8 février son engagement en faveur d’un cessez-le-feu immédiat. Les Émirats se sont félicités du «plan de paix global» porté par Washington et ont promis 500 millions de dollars d’aide humanitaire lors d’une conférence de donateurs aux États-Unis, contre 200 millions annoncés par Washington pour 2026.
Ces annonces interviennent alors que les discussions du Quad restent bloquées depuis plusieurs mois, le chef de l’armée soudanaise, Abdel Fattah al-Burhane, accusant le groupe de pencher en faveur des positions émiraties.
Entre urgence humanitaire et impasse politique
Alors que les initiatives diplomatiques se multiplient, la situation sur le terrain continue de se détériorer.
À Genève, le message de Volker Türk a résonné comme un avertissement final: sans action internationale concertée, la catastrophe humanitaire soudanaise pourrait encore s’étendre. Entre pressions diplomatiques, rivalités régionales et violence armée persistante, le Soudan reste suspendu à une paix sans cesse évoquée, mais toujours hors de portée.


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