Il avait vingt-trois ans. Quentin est mort ce week-end à Lyon après une agression d’une brutalité qui choque. Ses assassins sont issus de l’extrême gauche. Le drame s’est produit en marge d’une conférence de Rima Hassan, députée européenne, très controversée et figure de proue de la France Insoumise.
Très vite, comme souvent désormais, le récit s’est déplacé. Non plus seulement ce qui est arrivé à un jeune homme, mais qui il était censé être.
Dans les premières heures, les qualificatifs ont fleuri. « Proche de », « identitaire », « militant » « nationaliste ». Des mots qui décrivent peut-être un engagement, mais qui, insensiblement, déplacent la focale. L’homme disparaît derrière l’étiquette. La victime devient un personnage politique. Et avec cela surgit une tentation dangereuse: expliquer la violence par l’identité de celui qui la subit.
Quand la violence entre dans le champ politique, la mort cesse d’être un scandale absolu; elle devient un argument. On contextualise, parfois on renvoie dos à dos. Comme si appartenir à un camp, réel ou supposé, diminuait la gravité d’un meurtre.
Or une démocratie ne peut survivre à cette logique. Parce que la première frontière qu’elle doit protéger est simple: personne ne doit mourir pour ses idées, quelles qu’elles soient.
La question n’est pas de savoir si Quentin pensait bien ou mal, votait bien ou mal, croyait bien ou mal. La question est de savoir si la violence politique est en train de redevenir tolérable dès lors qu’elle frappe «le mauvais camp» désigné par la pensée ambiante. Et c’est là que le malaise apparaît.
Car l’histoire montre à quel point le langage prépare les fractures. Au Liban, au début de la guerre civile, les mots ont accompagné les armes. Les plus anciens se souviennent de la lecture des journaux de l’époque. Les chrétiens étaient estampillés «isolationnistes conservateurs», l’OLP de Yasser Arafat et ses alliés étaient parés de l’étiquette saugrenue d’«islamo- progressistes».
Les adjectifs donnaient l’illusion de comprendre, mais ils servaient surtout à désigner des ennemis légitimes. Quand l’homme devient catégorie, la violence trouve toujours une justification.
La France n’est évidemment pas le Liban des années 1970. Mais la mécanique humaine, elle, ne change pas. On construit des indignations sélectives. Et peu à peu, la mort d’un jeune homme devient un épisode dans un affrontement.
Le danger n’est pas seulement la violence elle-même. C’est l’habitude qu’on en prend.
Le rôle de la presse, comme celui des responsables politiques, devrait être inverse: rappeler que derrière les mots, il y a des vies. Refuser que l’on explique une mise à mort par l’engagement supposé de celui qui en est victime.
Quentin avait vingt-trois ans.
C’est peut-être la seule chose qui devrait compter aujourd’hui.
Car si une société commence à hiérarchiser ses morts selon leurs idées, alors elle a déjà commencé à perdre quelque chose d’essentiel: la conviction que la violence politique est toujours, une défaite collective.




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