Adel Nassar ouvre une brèche : vers la fin d’une loi d’un autre temps?
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Les propos du ministre de la Justice, Adel Nassar, marquent un tournant rare — et salutaire — dans le débat public libanais. Interrogé sur l’utilisation de la loi de 1955 relative aux contacts avec Israël, le ministre a reconnu l’existence passée d’un climat où ce texte pouvait servir d’outil de pression contre des activistes, avant d’affirmer qu’un changement profond était en cours et qu’aucun abus ne devait plus être toléré.

Au-delà des précisions techniques et des garanties institutionnelles, ses déclarations ouvrent une question beaucoup plus fondamentale : combien de temps encore le Liban peut-il rester prisonnier d’une législation héritée d’un autre siècle, conçue dans un contexte géopolitique radicalement différent ?

 

Une loi devenue instrument de peur

Adoptée en 1955, à une époque marquée par les tensions régionales naissantes et l’absence totale de cadre diplomatique, cette loi visait à criminaliser toute relation avec Israël. Dans les faits, elle a progressivement dépassé son cadre initial.

Au fil des années, et particulièrement dans les périodes de crispation politique, ce texte est devenu un levier permettant de convoquer, intimider ou poursuivre des journalistes, chercheurs ou militants accusés de « communication » ou d’« incitation » avec Israël, parfois sur la base d’échanges académiques, d’analyses publiques ou de prises de position politiques.

Même lorsque ces poursuites n’aboutissaient pas, l’effet dissuasif était réel. La menace suffisait. La suspicion devenait une arme.

 

Le signal d’un changement

En affirmant qu’il veille personnellement à empêcher toute application abusive et en rappelant que le rôle du juge est de garantir les libertés, le ministre envoie un message important : la justice ne peut plus être instrumentalisée et conditionnée par des tabous politiques hérités d’un autre temps.

Mais il ne suffit pas de corriger l’application d’une loi problématique. Il faut oser en questionner l’existence même.

 

Il est temps d’ouvrir le débat

Le Liban traverse une crise existentielle : effondrement économique, paralysie institutionnelle, perte de souveraineté décisionnelle. Dans ce contexte, continuer à brandir une loi datant de 1955 comme pilier de la posture nationale relève davantage du réflexe idéologique que de la stratégie d’État.

Le monde a changé. La région a changé. Plusieurs pays arabes ont engagé des processus de normalisation ou de dialogue. Les équilibres énergétiques, sécuritaires et diplomatiques ne sont plus ceux du milieu du XXᵉ siècle.

Le Liban ne peut pas prétendre défendre ses intérêts tout en s’interdisant de réfléchir à toutes les options diplomatiques possibles.

 

Vers un vrai processus de paix?

Abolir ou réformer profondément la loi de 1955 ne signifie pas renoncer à la souveraineté ni ignorer les blessures du passé. Cela signifie reconnaître qu’une paix durable ne se construit pas dans l’interdit permanent.

Un véritable processus de paix — s’il devait un jour être engagé — devrait être transparent, national, débattu démocratiquement et inscrit dans une vision stratégique claire. Il ne s’agit pas d’un alignement automatique ni d’un abandon des droits, mais d’une réflexion lucide sur l’intérêt supérieur du pays.

Le Liban mérite mieux qu’un état de guerre juridique perpétuel. Il mérite un débat adulte sur sa place dans la région.

 

Une opportunité à saisir

Les déclarations du ministre s’inscrivent dans le sillage de celles de l’envoyée spéciale pour le Liban, Morgan Ortagus, première à avoir amorcé un processus en faveur d’une dynamique de paix avec Israël. Mais elles franchissent un cap supplémentaire : elles brisent le tabou de l’intouchabilité d’un texte devenu, au fil des décennies, le symbole même de l’immobilisme.

Il appartient désormais au Parlement, aux juristes, aux intellectuels et à la société d’ouvrir une discussion nationale sur l’abrogation de cette loi et, plus largement, sur la stratégie régionale du Liban. Car un pays qui ne tient pas compte des traumatismes et des souffrances de chacun sacrifierait sa capacité à se construire en une véritable nation. En revanche, un pays incapable d'ouvrir un débat franc et respectueux sur son histoire, ses blessures, ses libertés et ses orientations futures, sans diktats, sacrifierait son propre avenir.

L’histoire montre que les pays qui avancent sont ceux qui osent revisiter leurs dogmes.

Le Liban a trop longtemps vécu dans la peur, la fragmentation et les postures figées.

Il est peut-être temps, enfin, de transformer une logique d’hostilité automatique en une politique réfléchie, souveraine et tournée vers l’avenir.

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