Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en janvier 2025, la diplomatie américaine a connu une transformation profonde, à la fois dans ses méthodes et dans ses fondements idéologiques.
Là où ses prédécesseurs s'appuyaient sur un cadre multilatéral hérité de la Seconde Guerre mondiale, Trump assume une logique ouvertement transactionnelle, où les alliances se mesurent davantage en termes de coûts et de bénéfices que de valeurs partagées. Cette réorientation redessine les équilibres géopolitiques sur plusieurs fronts.
La publication de la Stratégie de sécurité nationale (NSS), le 4 décembre 2025, a formalisé cette vision. Commenté par de nombreux experts de la Brookings Institution, le document abandonne toute référence explicite à la compétition entre grandes puissances – un pilier des stratégies précédentes – au profit d'une focalisation sur l'hémisphère occidental, l'immigration et le commerce.
Pour ses partisans, il s'agit d'un recentrage nécessaire sur les intérêts vitaux américains, après des décennies d'engagement global jugé coûteux. Pour ses détracteurs, il marque un recul par rapport à l'architecture internationale que Washington a contribué à bâtir.
L'Ukraine, laboratoire d'une nouvelle diplomatie
Cette évolution dans la stratégie diplomatique est notamment visible dans la gestion du conflit ukrainien. Depuis son investiture, Trump a adopté une posture fluctuante: condamnation des frappes russes, menaces de sanctions contre Moscou, pressions sur Kiev pour négocier, puis escalade rhétorique contre Poutine qualifié de «complètement fou» en mai 2025. Cette série de signaux contradictoires, documentée par le Washington Post, reflèterait une stratégie délibérée de pression tous azimuts, visant à forcer les deux parties à la table des négociations.
Le plan de paix en 28 points, présenté fin novembre 2025, illustre la complexité de l'approche américaine. Analysé par le Carnegie Endowment for Peace, ce plan a été critiqué par plusieurs capitales européennes et membres du Congrès, l’ayant décrit comme trop favorable à Moscou.
Carnegie nuance pourtant ce jugement: le document prévoyait des forces armées ukrainiennes pouvant atteindre 600.000 hommes, soit bien plus que les 209.000 soldats que comptait l'Ukraine avant l'invasion totale de 2022. La garantie de défense proposée approche par certains aspects le langage de l'article 5 de l'OTAN – la clause d'assistance mutuelle qui oblige les membres de l'Alliance à considérer toute attaque contre l'un d'eux comme une attaque contre tous.
Pour autant, le think tank juge que cette garantie est peu crédible politiquement, dans la mesure où les États-Unis ont jusqu'ici refusé d'entrer directement en guerre pour l'Ukraine.
Sur le plan militaire, la transition a été gérée avec une continuité plus grande que prévu. Selon Reuters citant le général Maik Keller, commandant adjoint de la mission ukrainienne de l'Otan, les livraisons d'armes à l'Ukraine n'ont pas connu de pause réelle malgré l'arrêt des donations directes américaines.
Un nouveau mécanisme, le Prioritized Ukraine Requirements List (PURL), a permis de maintenir le flux via des financements européens, acheminant en 2025 quelque 220.000 tonnes d'équipements militaires vers Kiev. La loi de défense nationale pour l'exercice 2026, signée par Trump, prévoit par ailleurs 800 millions de dollars supplémentaires pour l'Ukraine.
L'Europe, partenaire en redéfinition
La relation transatlantique traverse une période de redéfinition profonde. La NSS 2025 appelle à «cultiver une résistance à la trajectoire actuelle de l'Europe au sein même des nations européennes», une formulation qui a suscité des réactions vives de plusieurs gouvernements européens.
Pour l'administration Trump, il s'agit d'encourager des partenaires plus souverains et moins dépendants de Bruxelles. Pour ses critiques au sein de Brookings, cette posture risque au contraire d'affaiblir la cohésion politique européenne nécessaire à un vrai rééquilibrage du fardeau défensif.
La Brookings Institution identifie une tension inhérente à cette approche: Washington affirme vouloir des alliés européens plus forts et autonomes, tout en remettant en question les structures institutionnelles qui rendraient une telle autonomie possible.
L'administration Trump semble vouloir à la fois un retrait partiel de l'engagement américain en Europe et le maintien d'une Europe alignée sur ses priorités politiques – deux objectifs dont la compatibilité reste à démontrer.
Une recomposition aux contours encore incertains
Au-delà des crises individuelles, c'est la philosophie même de l'engagement américain qui évolue. La priorité accordée à l'hémisphère occidental, l'accent mis sur la puissance économique comme outil de sécurité nationale, et la préférence pour des accords bilatéraux plutôt que multilatéraux dessinent un cadre cohérent, même si ses implications à long terme restent débattues.
Comme le note Brookings, ni la Chine ni la Russie ne sont en mesure de combler un éventuel vide que laisserait un éventuel désengagement américain du leadership mondial. La question qui se pose aux partenaires des États-Unis n’est donc pas tant de savoir qui pourrait remplacer Washington. Elle est plutôt de comprendre comment s’adapter à une Amérique dont les priorités et les méthodes ont structurellement changé – du moins pour ce mandat.



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