Derrière la stratégie informationnelle pro-russe se déploie une nébuleuse d’acteurs, de structures privées et de réseaux numériques aux contours mouvants. De l’Internet Research Agency aux opérations plus récentes comme Portal Kombat, CopyCop ou Storm-1516, ces dispositifs forment un écosystème structuré, ancien et en constante évolution.
Des méthodes d’actions essentiellement numériques
Les opérations de désinformation pro-russes se déroulent essentiellement sur Internet. « Leur activité principale consiste à publier massivement sur les réseaux sociaux, via des faux comptes utilisateurs, créés et gérés par des opérateurs, avec des contenus automatisés ou non », estime Marie-Gabrielle Bertran.
Cette activité de publication de contenus sur les réseaux sociaux est entretenue et amplifiée par les différents acteurs pro-russes. Ainsi, un contenu généré pour les réseaux peut par exemple être partagé par des comptes X liés au projet Lakhta ou être repris par des sites du réseau CopyCorp. En effet, ces réseaux s’alimentent mutuellement et sont à même d’opérer ensemble sur certaines opérations, rendant d’autant plus difficile l’authentification du créateur.
Selon un rapport de Viginum daté de mai 2025, certains médias étrangers ou certains comptes de réseaux sociaux peuvent ensuite être rémunérés pour partager les publications, permettant d’une part leur diffusion plus large, mais également de diluer leur provenance. Ils pourront ensuite être cités à leur tour sur les réseaux sociaux, dans les espaces commentaires de journaux en ligne, puis par des acteurs étrangers non liés directement à ces réseaux.
Plusieurs grandes opérations de désinformation ont été repérées par les Européens, comme l’opération Doppelgänger, qui aurait débuté en 2022. Identifiée et nommée par l’ONG EU DisinfoLab, l’opération consiste à créer des doubles numériques de sites de grands organes de presse ou d’organisations ciblées. Après avoir visé dans un premier temps de grands médias allemands, elle s’étend ensuite à la France, l’Italie, le Royaume-Uni et les États-Unis. Viginum recense ainsi 355 noms de domaines usurpant l’identité de médias français. Chacun de ces sites propose une vingtaine d’articles orientés qui seront ensuite partagés par la galaxie pro-russe sur les réseaux sociaux.
Les opérations peuvent de manière plus rare se dérouler sur le terrain, comme en octobre 2023 avec l’affaire des tags d’étoiles de David en région parisienne, d’abord assimilés à des actes antisémites. L’enquête des services de renseignement intérieur français (DGSI) conclura quelques mois plus tard à une opération menée par le FSB. La France va également condamner l’implication du réseau Doppelgänger dans la publication et l’amplification de l’information sur les réseaux sociaux.
À partir de septembre 2023, une nouvelle opération connue sous le nom de Matriochka va être déclenchée. Selon un rapport de Viginum daté de juin 2024, cette opération consiste à interpeller des médias, personnalités et cellules de fact-checking de plus d’une soixantaine de pays, notamment sur X, pour leur demander d’enquêter sur des faux contenus (reportages, graffitis, mèmes, etc.), qui pour la plupart ont été préalablement publiés par des chaînes Telegram russes, déjà identifiées dans des manœuvres informationnelles.

Schéma de diffusion employé par le réseau Storm-1516. (Source : VIGINUM, mai 2025)
Influencer les élections étrangères
Un des objectifs de ces opérations de désinformation est également l’influence des élections dans plusieurs pays afin de tenter de favoriser des candidats moins hostiles ou favorables à la Russie.
«On observe ces méthodes depuis le début des années 2000, notamment en Ukraine, afin de soutenir des candidats proches de Moscou comme Viktor Ianoukovytch», confirme Marie-Gabrielle Bertran, «il s’agit d’opérations de relations publiques menées par des entreprises rémunérées pour appuyer un candidat. On a pris conscience de l’importance de ces manœuvres en 2016 avec l’élection de Donald Trump et l’implication des entreprises de Prigojine».
En effet, en 2016, l'Internet Research Agency (IRA) a mené une campagne sur les réseaux sociaux avec pour objectif de dénigrer Hillary Clinton afin de favoriser l’élection de Donald Trump lors de l’élection présidentielle américaine. Selon le Washington Post, les publications de l’IRA auraient ainsi touché 126 millions d’utilisateurs sur Facebook et 146 millions sur Instagram. 36 746 comptes Twitter liés à l’IRA ont également été identifiés par le réseau social. Dans un rapport daté de mars 2019, le procureur spécial Robert Mueller estime alors que «l’État russe s’est immiscé dans l’élection présidentielle de 2016 d’une façon systématique».
En Europe également, de nombreux acteurs dénoncent des opérations d’influence pro-russe dans les élections. En décembre 2019, le journal Le Monde affirme avoir recueilli des éléments accréditant l’implication de deux groupes de hackers liés au renseignement russe dans l’affaire des «Macronsleaks». En effet, juste avant le second tour des élections présidentielles françaises de 2017, plus de 20 000 e-mails liés à la campagne du parti En Marche ! avaient été piratés et publiés en ligne. La Russie est également accusée d’ingérence durant les élections législatives de 2025 en Moldavie et lors de l’élection présidentielle de la même année en Roumanie.
Plus récemment, Viginum a affirmé dans une note diffusée début février que le réseau Storm-1516 était à l’origine de la campagne visant à faire croire à l’implication du président français Emmanuel Macron dans l’affaire Epstein. Il est cependant difficile d’affirmer que cette campagne eût pour objectif d’amoindrir le parti du président français pour les élections municipales de 2026.
L’impact de ces opérations sur le résultat des élections reste cependant très difficile à déterminer, notamment en raison de la multitude des sites et réseaux impliqués.
Une réaction européenne limitée
Face à ces opérations de désinformation, l’Union européenne sanctionne régulièrement les entreprises et les personnalités impliquées. Elle a également mis en place plusieurs règles, comme le Règlement sur les services numériques en 2022. Ce dernier oblige notamment les acteurs du numérique à lutter contre la désinformation. Cependant, ces mesures peinent à faire face aux multiples réseaux impliqués.
«C’est très difficile pour les pays démocratiques européens de lutter contre ce type de manœuvre», souligne Marie-Gabrielle Bertran, «car ils sont limités par trois aspects : le respect du débat démocratique, le respect de la liberté d’expression et la dépendance au bon vouloir des réseaux sociaux pour réguler ces contenus».
Selon elle, «ce qui semble le plus efficace, ce sont les organes comme Viginum qui vont analyser puis rendre public ces manœuvres et donc avertir le public». À l’instar de la France, plusieurs pays européens se sont dotés d’organes de surveillance, comme la Suède avec le Swedish Psychological Defence Agency ou la République tchèque avec le Centre Against Terrorism and Hybrid Threats.
Alors que la guerre en Ukraine dure depuis plus de quatre ans et que les pays européens sont désormais bien avertis de ce genre d’opérations, les réseaux pro-russes ne semblent pourtant pas faiblir. «Au début, il y avait une façade publique de ces opérations avec des médias comme RT, mais suite à l'interdiction de ces médias officiels, on assiste maintenant plutôt à des opérations clandestines. Il y a donc un changement de forme mais pas une diminution de ces opérations», confirme Marie-Gabrielle Bertran.
Ainsi, pour les pays européens, la vigilance reste de mise face à des menaces de désinformation toujours plus présentes.




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