L’affaire Epstein dépasse le fait divers. Elle révèle, à la lumière de la psychanalyse, les mécanismes de la perversion, de l’emprise et du clivage moral au sein des élites. Une réflexion sur la complicité collective et la fragilité de la civilisation.
Ce texte explore la perversion non comme simple déviance, mais comme structure psychique articulée au désir, à la loi et à la jouissance. Il éclaire la logique de l’emprise, la répétition traumatique et la fabrication du clivage moral dans les sphères de pouvoir. En arrière-plan, une interrogation plus large: que peut réellement la culture face à l’agressivité humaine? À travers des affaires contemporaines comme le montre l’affaire Epstein, la psychanalyse rappelle que la civilisation demeure une construction fragile, toujours menacée de l’intérieur.
Examinons maintenant ce que dit Lacan de la perversion. Le psychanalyste ne la réduit pas à une déviance comportementale, il la pense comme une structure, une manière de se loger dans le champ du désir et de la loi. Le pervers ne se vit pas comme divisé par le manque, il se propose comme instrument de la jouissance de l’Autre, ou bien, il se place du côté de celui qui manipule la loi afin d’en tirer une satisfaction. La notion de «plus-de-jouir» permet de saisir cette dimension. La jouissance n’est pas le plaisir simple, elle est ce surplus qui insiste, qui pousse à recommencer, qui s’alimente de la transgression elle-même. Plus le sujet obtient, plus il lui faut. La satisfaction ne ferme pas la quête, elle l’élargit davantage. Il y a là quelque chose qui flirte avec la pulsion de mort, non comme désir conscient de destruction, mais comme logique d’excès, d’acharnement, de répétition au-delà du bénéfice.
Ce point permet de comprendre pourquoi les conduites perverses de pouvoir prennent parfois une dimension d’industrialisation, comme l’a illustré l’affaire Epstein. La répétition n’est pas seulement une habitude, elle est la condition même de la jouissance. La scène doit être rejouée, amplifiée, variée, comme si le sujet cherchait, dans le corps de l’autre, à résoudre une énigme interne qui ne se résout jamais. La victime, alors, n’est plus une personne, elle devient un support interchangeable. C’est précisément ce qui rend l’empathie si improbable. L’empathie supposerait que l’autre soit reconnu dans sa singularité, dans sa souffrance, dans son droit à dire non. Or le montage pervers exige l’effacement de cette singularité. Quand un sujet «voit» la souffrance, il risque d’être arrêté par elle. Le pervers doit donc la nier, la minimiser, la retourner en jeu, ou la transformer en preuve de sa puissance.
Il est utile ici d’évoquer un autre apport psychanalytique, plus attentif à la violence du lien et à ses effets traumatiques. Ferenczi, notamment, dont la théorie de la «confusion des langues» éclaire le mécanisme de la prédation sexuelle. Ferenczi montre comment l’adulte impose à l’enfant ou au sujet vulnérable, une langue passionnelle, sexuelle, qui écrase la langue de la tendresse et de la dépendance. La victime, pour survivre psychiquement, est souvent contrainte de s’adapter à la langue de l’agresseur, de la parler, de la comprendre, de s’y soumettre. Cette adaptation n’est pas un consentement, mais une stratégie de survie. Elle laisse pourtant des traces profondes, parce qu’elle introduit une culpabilité paradoxale: «si j’ai suivi, c’est que je l’ai voulu». Le pervers, lui, s’appuie sur cette confusion pour cimenter l’emprise.
Le traumatisme issu de ces violences n’est pas seulement un souvenir douloureux, c’est une altération de la confiance primitive. Là où le lien devrait protéger, il attaque. Là où la parole devrait reconnaître, elle piège. Là où le corps devrait être habitable, il devient étranger. On retrouve alors ce que la clinique contemporaine décrit comme traumatismes complexes: dissociation, anesthésie affective, surgissements intrusifs, honte envahissante, difficultés à se représenter un futur, oscillation entre hypervigilance et effondrement. Mais la psychanalyse ajoute une dimension supplémentaire. Le traumatisme est aussi une atteinte portée à la capacité de symboliser. Le sujet ne parvient plus à faire récit. Il est envahi par des fragments, des sensations, des affects sans langage. D’où l’importance, dans le soin, non de «raconter» au sens journalistique, mais de reconstruire une forme, de donner aux expériences un contour qui les rende pensables sans les réactiver comme une scène en cours.
Une des conséquences les plus sévères de l’emprise sexuelle est l’identification à l’agresseur. Ce mécanisme, repéré tôt en psychanalyse, peut prendre des formes discrètes. La victime reprend la logique de l’agresseur, se traite elle-même comme un objet, reproduit des relations asymétriques, confond désir et contrainte. Non par choix conscient, mais parce que l’appareil psychique tente de maîtriser l’insoutenable en le répétant dans un cadre où il croit avoir un peu plus de contrôle. Freud, avec la compulsion de répétition, ouvre ici une voie de compréhension, le sujet répète non parce qu’il y trouve du plaisir, mais parce qu’il tente de lier une excitation traumatique restée libre, non métabolisée. La répétition est un effort de liaison qui échoue, et qui s’obstine.
Qu’en est-il alors du destin de la disposition à la perversion polymorphe infantile? Ce qui permet la transformation, ce n’est pas la répression brutale, mais l’inscription de la limite comme expérience humanisante. L’enfant a besoin de rencontrer une loi qui ne soit pas seulement punitive, mais structurante, une loi qui lui fasse comprendre qu’il ne peut pas tout, qu’il ne peut laisser libre sa pulsion. C’est cela qui rend possible le lien. Il a besoin de vivre la frustration sans humiliation et que l’altérité ne soit pas vécue comme un danger, mais comme une réalité supportable. Lorsque cette opération se produit, la sublimation devient possible, la pulsion se déplace, s’élabore, se civilise sans être écrasée.
À l’inverse, lorsque la limite est vécue comme violence, lorsque l’interdit est arbitraire ou sadique, lorsque l’environnement n’offre pas de continuité suffisamment fiable, le sujet peut chercher une solution dans le clivage et la maîtrise. La perversion, dans certains cas, apparaît comme une défense contre l’effondrement. Non pas une excuse, mais une logique : plutôt que d’être dépendant, je ferai dépendre ; plutôt que d’être exposé, j’exposerai l’autre; plutôt que d’être honteux, je produirai la honte chez autrui. C’est ici qu’il faut évoquer P-C Racamier et sa notion de perversion narcissique, qui insiste sur l’emprise psychique, la manipulation du lien, l’utilisation de l’autre comme miroir ou comme poubelle d’affects. Dans ce registre, la sexualité peut être présente ou secondaire, l’essentiel étant la domination du psychisme de l’autre, la confiscation de sa pensée, l’installation d’un monde où le pervers dicte la réalité.
Il nous faut retenir la prudence freudienne quant aux effets de la culture. Celle-ci, certes, impose des renoncements, mais elle ne produit pas mécaniquement des sujets plus moraux. Elle produit aussi des sujets plus conflictuels, plus coupables, parfois plus hypocrites. Les élites, précisément, peuvent devenir les lieux d’un clivage socialement organisé: discours d’éthique au premier plan, pratiques cyniques dans l’arrière-scène, comme l’a brutalement rappelé l’affaire Epstein. La perversion morale s’adosse alors à un dispositif culturel qui la rend possible avec l’admiration, le silence, la dépendance économique, la peur des représailles, la fascination pour le prestige. Le pervers ne règne jamais seul ; il règne dans une écologie de complicité passive, d’aveuglement intéressé, de renoncements par peur. Le Malaise dans la culture aide à penser cela sans naïveté: l’homme préfère souvent la sécurité de l’appartenance à la vérité dérangeante. Il peut donc se taire. La clinique de la perversion montre que l’appel à la conscience morale du pervers est généralement vain. Ce n’est pas par la persuasion qu’on limite l’emprise, mais par la contrainte, la transparence institutionnelle, la protection des vulnérables, la réduction des zones d’impunité.
Il reste pourtant une question, la plus inconfortable, que le Malaise dans la culture oblige à maintenir ouverte: qu’est-ce que la culture peut réellement espérer de l’humain? Freud refuse l’utopie d’une humanité pacifiée. Il pense que le conflit est constitutif, que l’agressivité est irréductible, que l’amour est précieux, mais insuffisant pour neutraliser la haine. Ce pessimisme n’est pas un désespoir. C’est une position de lucidité. Elle nous évite de croire que le progrès technique, le raffinement social ou le prestige garantissent la civilisation intérieure. Elle nous force à admettre que la barbarie peut cohabiter avec l’éducation, la politesse, l’intelligence.
C’est peut-être là l’enseignement le plus utile, face à des affaires comme celle d’Epstein: la perversion n’est pas seulement un scandale ; elle est un rappel. Un rappel que la culture ne tient que si elle est soutenue, transmise, incarnée, défendue. Un rappel que la sublimation est une voie fragile, non un destin assuré. Un rappel que la loi, sans intériorisation, demeure nécessaire à l’extérieur. Un rappel, enfin, que le soin des victimes demande du temps, de la compétence, et une éthique du cadre, parce que ce qui a été détruit n’est pas seulement la confiance dans l’autre, mais la confiance dans la possibilité même d’un monde habitable.





Commentaires