Inde–Israël: un partenariat stratégique si spécial? (1/2)
Le Premier ministre indien Narendra Modi prend la parole tandis que le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahuu l'observe lors d'une conférence de presse à Hyderabad House à New Delhi le 15 janvier 2018. ©MONEY SHARMA/AFP

«Nous ressentons votre douleur. Nous partageons votre chagrin. L'Inde se tient aux côtés d'Israël, fermement, avec une conviction totale, en ce moment et au-delà», a affirmé le Premier ministre indien, Narendra Modi, lors de sa visite en Israël fin février dernier.

À ses côtés, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou a souligné que «l’Inde soutient Israël parce qu’elle comprend qu’Israël constitue un rempart contre la barbarie», et que la visite de son homologue permettrait de «renforcer encore davantage » des liens « personnels et étatiques».

«Amis» de longue date, les deux Premiers ministres n’hésitent pas à afficher leur proximité et à mettre en avant le partenariat stratégique spécial qui unit leurs deux pays. En effet, ils partagent une proximité idéologique et des intérêts pragmatiques, qui ont transformé les liens Inde-Israël en une relation de premier plan. Une évolution qui contraste avec les positions pro-palestiniennes et l’engagement historique de New Delhi au sein du mouvement des non-alignés.

L’Inde et la question juive

Les pères de l’indépendance indienne comme Mahatma Gandhi et Jawaharlal Nehru se sont toujours opposés à la création d’un État juif fondé sur des principes religieux ou établi dans le cadre d’un mandat colonial. Néanmoins, cette opposition n’a pas empêché l’établissement de liens entre les deux nouveaux pays.

«Les relations entre l’Inde et Israël ne datent pas de Modi, elles existent depuis la création d’Israël. Nehru était très sensible à la question juive», souligne à Ici Beyrouth Jean-Joseph Boillot, conseiller économique à l'Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS), spécialiste de l'Inde.

Les partisans du sionisme ont essayé assez tôt de convaincre les pères de l’indépendance indienne, de la nécessité de la création d’un État juif. À la demande de Moshe Sharett, futur ministre des Affaires étrangères israélien, Hermann Kallenbach rend visite en mai 1937 à Mahatma Gandhi. Cet architecte et ami proche de Gandhi va tenter d’obtenir son soutien au sionisme, mais sans succès.

Quelques années plus tard, une autre tentative est menée par Albert Einstein envers le futur premier ministre de l’Inde, Jawaharlal Nehru. Il lui écrit une lettre le 13 juin 1947, développant des arguments en faveur du sionisme.

Ces tentatives s’expliquent par la volonté des sionistes de renforcer la légitimité internationale de leur projet d’État, d’autant qu’à cette époque l’Inde siégeait au Comité spécial des Nations unies sur la Palestine. Les sionistes espéraient aussi convaincre les Indiens de l’existence d’un parallèle entre le nationalisme juif et les mouvements anticoloniaux, en s’appuyant sur leur sympathie envers le peuple juif.

En effet, dès les années 1930, Nehru écrivait: «l’un des phénomènes les plus remarquables de l’histoire est que les Juifs, sans patrie ni refuge, harcelés et persécutés au-delà de toute mesure, ont conservé leur identité et leur cohésion pendant plus de 2.000 ans».

Cependant, s’il reconnaissait la Palestine comme «une terre sainte pour les Juifs», il estimait également qu’elle n’était pas «vide et inhabitée» et que «c’était déjà la patrie de quelqu’un d’autre». Dans sa réponse du 11 juillet, Nehru expliqua ainsi que les dirigeants nationaux «doivent malheureusement mener des politiques fondamentalement égoïstes».

Il affirma également: «J'ai une très grande sympathie pour les Juifs, mais j’éprouve également de la sympathie pour les Arabes… Je sais que les Juifs ont accompli un travail remarquable en Palestine et ont contribué à élever le niveau de vie de la population. Mais une question me préoccupe: pourquoi, malgré ces réalisations, n’ont-ils pas réussi à obtenir la bonne volonté des Arabes ? Pourquoi souhaitent-ils contraindre les Arabes à accepter certaines exigences contre leur volonté ?».

Il était ainsi davantage favorable à l’établissement d’un État fédéral binational où cohabiteraient Juifs et Arabes. Après l’accès à l’indépendance de l’Inde le 15 août 1947, New Delhi vote donc contre le plan de partition de la Palestine puis contre l’admission d’Israël aux Nations unies en 1949. Un an plus tard, elle reconnaît cependant officiellement l’État d’Israël.

À cette occasion, Nehru déclara : «Nous aurions [reconnu Israël] il y a longtemps, car Israël est un fait. Nous nous en sommes abstenus par désir de ne pas offenser les sentiments de nos amis dans les pays arabes».

Des raisons plus pragmatiques

Outre des convictions anticoloniales et leur opposition à l’établissement d’États religieux, les dirigeants indiens avaient des raisons plus pragmatiques de tenir une ligne pro-arabe et pro-palestinienne dans leur politique étrangère. En effet, «les pays arabes étaient des partenaires commerciaux vitaux pour l’Inde, notamment pour son approvisionnement en pétrole», explique Jean-Joseph Boillot. «De plus, l’Inde exportait massivement de la main-d'œuvre vers les pays du Golfe», ajoute-t-il.

Sur le plan interne également, la présence d’une forte communauté musulmane opposée au sionisme dans le pays rendait difficile le soutien à un État juif en Palestine. D’autant que Gandhi et Nehru s’opposaient au projet de la Ligue musulmane de créer un État indépendant pour les musulmans, privilégiant un État indien laïc et unifié. Malgré leurs efforts, le Pakistan obtient son indépendance en même temps que l’Inde, mais des tensions persistent sur la région du Cachemire.

Cette région majoritairement musulmane est disputée dès le départ entre le Pakistan et l’Inde. Si la première guerre indo-pakistanaise se termine fin 1948 avec une intervention de l’ONU et le partage en deux du territoire, elle n’est que le début d’une grande série. Dans ce contexte, il était ainsi difficile pour les dirigeants indiens d’afficher un soutien à l’établissement d’un État juif en Palestine.

Jusqu’au début des années 1990, l’Inde va ainsi poursuivre une politique pro-arabe et pro-palestinienne dans sa politique étrangère. Durant la guerre des 6 jours en 1967, puis durant la guerre du Kippour en 1973, elle soutient le camp arabe.

En janvier 1975, elle appuie la résolution 3379 de l’ONU qui affirme que «le sionisme est une forme de racisme et de discrimination raciale» et accueille un bureau de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) à New Delhi. Le 15 novembre 1988, Yasser Arafat, dirigeant de l'OLP, proclame l'indépendance de l'État de Palestine. L’Inde va alors reconnaitre officiellement l’État palestinien.

Durant cette période, l’Inde va néanmoins entretenir des liens discrets avec Israël, notamment dans le cadre de conflits frontaliers.

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