L'OTAN sans Washington : qu'adviendra-t-il de l'Europe?
Les drapeaux (de gauche à droite) de l'OTAN, de l'Allemagne et des États-Unis flottent au vent le 7 novembre 2025 à l'aéroport de Schönefeld, près de Berlin. ©Tobias Schwarz / AFP

Le président américain Donald Trump a déclaré mercredi au Telegraph qu'il envisageait «sérieusement» de retirer les États-Unis de l'OTAN, qualifiant l'alliance de «tigre de papier» après que ses alliés ont refusé de rejoindre son offensive contre l'Iran. Une sortie américaine, jusqu'ici hypothèse de travail pour les analystes, s'impose désormais comme un scénario opérationnel. Que resterait-il de l'OTAN sans Washington ?

Ce qu'est l'OTAN

Fondée en avril 1949 par douze États soucieux de contenir l'expansionnisme soviétique, l'OTAN compte aujourd'hui 32 membres et , comme le note Ivo H.Daalder dans l’édition du 28 mars 2025 du Foreign Affairs, constitue « la seule alliance militaire dotée de son propre siège politique et militaire, d'une structure de commandement intégrée, d'une planification de défense conjointe». Son architecture actuelle n'est pas le fruit du traité originel, mais d'une transformation accélérée après la guerre de Corée en 1950, lorsque Washington comprit qu'une dissuasion crédible face à Moscou exigeait des forces permanentes sous commandement unifié.

C'est dans ce cadre que les États-Unis ont progressivement imposé leur prééminence. Ils fournissent aujourd'hui environ 70 % des dépenses de défense totales de l'Alliance, stationnent quelque 128 000 soldats sur le sol européen selon l'International Institute for Strategic Studies (IISS), et occupent l'ensemble des postes de commandement stratégiques, à commencer par celui de commandant suprême des forces alliées en Europe (SACEUR), historiquement attribué à un général américain depuis Dwight Eisenhower en 1951.

La dissuasion nucléaire de l'Alliance repose elle aussi quasi exclusivement sur l'arsenal américain, dont une partie est déployée en Europe dans le cadre du partage nucléaire de l'OTAN. Comme le rappelle Foreign Affairs, Washington a pendant des décennies non seulement assuré ce parapluie sécuritaire, mais exigé en contrepartie que ses alliés intègrent leurs forces armées dans une structure placée sous leadership américain – dissuadant ainsi toute initiative européenne autonome jugée «dupliquante et fragmentante».

Un vide capacitaire colossal

La dépendance européenne envers les États-Unis est structurelle. Selon le Center for European Policy Analysis (CEPA), les lacunes européennes se déclinent en trois catégories critiques – capacités stratégiques, commandement opérationnel et masse de feu – auxquelles les armées du continent ne peuvent répondre seules à court terme. L'IISS, dans son évaluation indépendante publiée le 17 mai 2025, chiffre à environ 1 000 milliards de dollars le coût de remplacement des seules capacités conventionnelles américaines assignées au théâtre euro-atlantique.

Ce qui disparaîtrait avec le retrait américain est vertigineux. Toujours selon l'IISS, l'Europe devrait remplacer quelque 128 000 soldats, mais également des systèmes de commandement multi-domaines, des capacités spatiales, des plateformes ISR à haute altitude et longue endurance, ainsi qu'une infrastructure de renseignement que des décennies de dépendance ont rendu quasiment impossible à dupliquer rapidement.

D'après le CEPA citant le général à la retraite Gordon Davis, «l'OTAN ne pourrait pas fonctionner sans les commandants et le personnel américains – ce serait extrêmement difficile». Les quatre grands commandements opérationnels de l'Alliance – SACEUR, AIRCOM, LANDCOM, et le Commandement des Forces interarmées de Naples – sont tous dirigés par des officiers américains.

Le réarmement européen

Pour autant, le continent n'est pas immobile. Selon le rapport annuel de l'OTAN publié le 26 mars 2026, les alliés européens et le Canada ont augmenté leurs dépenses de défense de 20 % en termes réels en 2025, pour un total de 574 milliards de dollars. Et, pour la première fois depuis la fondation de l'Alliance, tous ses membres ont atteint ou dépassé le seuil de 2 % du PIB.

L'Allemagne illustre à elle seule l'ampleur du tournant : selon le Parlement européen, ses dépenses de défense devraient atteindre 117 milliards d'euros en 2026 et 162 milliards d'euros d'ici 2029, soit 3,2 % de son PIB. À plus long terme, McKinsey estimait en février 2026 que sous le nouveau seuil de 3,5 % du PIB fixé au sommet de La Haye, les dépenses de défense européennes pourraient approcher les 800 milliards d'euros d'ici 2030.

Mais, les obstacles industriels demeurent sévères. L'IISS note que si l'industrie européenne peut relativement progresser vite dans le domaine terrestre, elle serait incapable, dans la prochaine décennie, de remplacer les capacités américaines dans les domaines aérien et naval – les délais de production étant structurellement incompressibles.

Au-delà des capacités militaires, c'est un paradigme politique qui bascule. Selon Chatham House, 81 % des Européens soutiennent désormais une plus grande intégration militaire européenne, et la défiance envers Washington a atteint des niveaux inédits – 84 % d'opinions défavorables au Danemark. Foreign Affairs note que les 31 membres non américains de l'Alliance représentent plus de 600 millions d'habitants et des ressources économiques dix fois supérieures à celles de la Russie. La capacité existe. La volonté politique, elle, reste la seule vraie inconnue.

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