Depuis le 9 avril, la ville de Bint Jbeil est devenue le principal théâtre des opérations terrestres israéliennes au Liban-Sud. Après avoir progressivement encerclé la localité depuis les positions de Yaroun, Maroun el-Ras et Aïtaroun, les forces israéliennes ont engagé des combats directs avec les soldats du Hezbollah à l'intérieur même de la ville.
Ce lundi, le porte-parole arabophone de l'armée israélienne, Avichay Adraee, a annoncé sur X que les forces de la 98e division – regroupant la brigade des parachutistes, les unités de commandos et la brigade Givati – avaient achevé l'encerclement de Bint Jbeil et lancé un assaut contre elle. Selon ce communiqué, plus de cent combattants du Hezbollah auraient été éliminés pendant des affrontements au corps à corps et des frappes aériennes lors de la dernière semaine. Des dizaines d'infrastructures militaires auraient été détruites, ainsi que des centaines d'engins de combat saisis.
L'Agence nationale de l'information libanaise avait auparavant décrit des «affrontements violents» accompagnés de tirs d'artillerie nourris sur les quartiers et les entrées de la ville. L'armée israélienne affirme par ailleurs avoir mené un raid sur l'hôpital gouvernemental de Bint Jbeil, où elle dit avoir éliminé une vingtaine de combattants du Hezbollah qui utilisaient l'établissement à des fins militaires.
Le chef d'état-major Eyal Zamir s'était rendu aux abords de la ville le 9 avril, déclarant: «Notre principale zone de combat est ici au Liban. Nous continuons à approfondir la manœuvre et à frapper le Hezbollah». Le Hezbollah, de son côté, a revendiqué des tirs de roquettes et des engagements à l'arme légère contre les colonnes blindées israéliennes tentant de progresser vers le centre-ville.
Dans quelle mesure la bataille de Bint Jbeil marque-t-elle une tentative israélienne de briser à la fois un verrou stratégique et un symbole fondateur du Hezbollah, afin de redéfinir les équilibres militaires et narratifs du conflit au Liban-Sud?
Un verrou géographique et stratégique
Bint Jbeil est la plus grande localité chiite du Liban proche de la frontière israélienne, située à environ quatre kilomètres de celle-ci. Sa position en surplomb des collines environnantes en fait un point d'observation et de commandement naturel sur l'ensemble du Liban-Sud. Contrôler Bint Jbeil, c'est contrôler les hauteurs qui dominent les villages alentour, des axes de ravitaillement essentiels et, au-delà, les routes vers la plaine de la Békaa.
Le centre Alma de recherche et d'éducation, think tank israélien spécialisé dans les menaces nordiques, relevait dès octobre 2025 que les marchés et l'activité civile de Bint Jbeil constituaient une partie de l'épine dorsale économique et logistique du Hezbollah dans le Sud. La ville joue ainsi un rôle de hub pour les villages environnants, ce qui explique que l'armée israélienne en ait fait l'une de ses premières cibles dans le cadre de sa stratégie d'encerclement progressif.
Une charge symbolique sans équivalent
Si la dimension militaire est réelle, c'est la portée symbolique de Bint Jbeil qui lui confère un statut à part dans le conflit israélo-libanais. Le 26 mai 2000, au lendemain du retrait israélien du Liban-Sud après dix-huit ans d'occupation, Hassan Nasrallah avait choisi cette ville pour prononcer son discours de victoire devant une foule de plus de 100.000 personnes. Il y avait alors lancé sa formule désormais célèbre: «Israël, qui possède des armes nucléaires et les avions de combat les plus modernes de la région, est plus faible qu'une toile d'araignée».
Ce discours a établi un récit fondateur du Hezbollah et ancré Bint Jbeil comme «capitale de la résistance» – titre qu'elle porte depuis lors dans la mémoire collective de la communauté chiite.
En 2006, l’armée israélienne avait tenté de reprendre le contrôle de cette symbolique en faisant de la prise de Bint Jbeil l'un de ses premiers objectifs. L’ancien chef d'état-major Dan Halutz et le général Gadi Eisenkot avaient publiquement décrit la ville comme un «symbole» dont la conquête devait permettre à un dirigeant israélien de prononcer un discours de victoire au même endroit que Nasrallah.
Cet épisode avait engendré ce que le journaliste militaire Amir Rapaport, cité dans Haaretz, a appelé le «complexe de la toile d'araignée» au sein du commandement israélien. La ville a pourtant résisté, infligeant dix-sept morts à l’armée israélienne en quatre jours de combats. Pour le Hezbollah, l'échec israélien de 2006 consacre définitivement Bint Jbeil comme «capitale de la résistance».
D’ailleurs, en 2010, la visite de l’ancien président iranien Mahmoud Ahmadinejad dans la ville – pour y témoigner sa solidarité avec les habitants et le Hezbollah – avait ajouté une couche supplémentaire à cette géographie du symbole. Bint Jbeil était ainsi devenue un lieu de pèlerinage politique pour «l'axe de la résistance».
Vingt-six ans après le fameux discours de la toile d'araignée, Bint Jbeil est sur le point de tomber à cause d’une guerre déclarée par une milice pro-iranienne dans le but de venger Ali Khamenei.
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