Kirkouk-Baniyas-Tripoli: le jackpot du Liban ?
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Et si un oléoduc oublié pouvait rebattre les cartes énergétiques du Moyen-Orient ? À l’heure où les tensions autour du détroit d’Ormuz fragilisent les routes maritimes, le pipeline Kirkouk-Baniyas-Tripoli refait surface. Long de 900 kilomètres et capable de transporter jusqu’à 700.000 barils par jour, cet axe historique pourrait redonner au Liban — et à Tripoli — un rôle stratégique inattendu.

Un vieux pipeline, une nouvelle carte énergétique

Construit dans les années 1950 pour acheminer le pétrole irakien vers la Méditerranée, l’oléoduc Kirkouk-Baniyas-Tripoli a été mis à l’arrêt en 1982, emporté par les conflits régionaux. Quarante ans plus tard, il revient dans les débats, porté par une urgence : diversifier les routes du pétrole. Car aujourd’hui, l’essentiel des flux transite par le Golfe, et donc par des zones sous tension. Dans ce contexte, un corridor terrestre vers la Méditerranée n’est plus un luxe stratégique, mais une nécessité.

Tripoli, de périphérie oubliée à hub énergétique ?

Longtemps marginalisée, Tripoli pourrait changer de statut. Son port dispose d’atouts structurels solides, avec une profondeur adaptée aux navires pétroliers, des terrains disponibles pour des activités de stockage et de logistique, ainsi qu’une position géographique connectée aux axes terrestres syriens et irakiens. Dans ce cadre, la ville pourrait devenir à la fois un point de transit du pétrole, un centre de stockage stratégique et une plateforme de réexportation vers les marchés méditerranéens, amorçant un basculement discret mais potentiellement décisif.

Un jackpot économique… sous conditions

Pour un Liban en crise, les retombées pourraient être significatives. Les revenus en devises issus des droits de transit et des activités portuaires viendraient soulager des finances publiques sous pression, tandis que le développement d’une filière énergétique créerait des emplois dans les secteurs portuaires, industriels et logistiques. À cela s’ajoute un levier majeur : la remise en service de la raffinerie de Tripoli, qui pourrait contribuer à réduire la facture énergétique de 30 à 40%, avec un impact direct sur la balance commerciale.

Un projet sous haute tension géopolitique

Mais ce scénario reste étroitement dépendant des équilibres politiques régionaux. La réactivation de l’oléoduc suppose une coordination entre l’Irak, la Syrie et le Liban, dans un environnement marqué par des fragilités sécuritaires persistantes. À cela s’ajoute la rivalité entre puissances régionales et internationales, notamment entre les États-Unis et l’Iran, qui transforme chaque corridor énergétique en enjeu stratégique.

Une convergence d’intérêts… fragile

Le projet pourrait pourtant faire converger plusieurs intérêts. L’Irak cherche à diversifier ses voies d’exportation, la Syrie pourrait relancer sa raffinerie de Baniyas, tandis que le Liban miserait sur Tripoli pour se repositionner. Même l’Arabie saoudite pourrait y trouver un intérêt indirect, en complément de ses routes via le port de Yanbu et dans la perspective d’une relance de la Tapline reliant le royaume à la Méditerranée via le Liban.

Le Liban à un tournant

Derrière ce projet, une question centrale se dessine : le Liban peut-il redevenir un acteur des grandes routes de l’énergie ? Pour Tripoli, longtemps en marge des dynamiques économiques nationales, l’enjeu est crucial. Entre héritage du passé et opportunité d’avenir, l’oléoduc Kirkouk-Baniyas-Tripoli pourrait transformer la ville en porte énergétique de la Méditerranée orientale — à condition que la géopolitique ne vienne pas, une fois de plus, en bloquer la trajectoire.

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