La scène diplomatique a été ébranlée cette semaine par un démenti cinglant : le ministère émirati des Affaires étrangères a nié la tenue d'une rencontre secrète entre le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou et le président Mohammed ben Zayed, que le bureau du chef du gouvernement israélien présentait comme une «percée historique».
Abou Dhabi a rappelé que ses relations avec Israël «sont publiques» et «ne reposent pas sur des arrangements non transparents». Cet épisode révèle les contradictions d'un partenariat stratégique majeur, dont les fondations chiffrées méritent un examen attentif.
De la normalisation à l'intégration économique
Les accords d'Abraham, signés le 15 septembre 2020, ont fait des Émirats et de Bahreïn les premiers États arabes à normaliser leurs relations avec Israël depuis la Jordanie en 1994. Dès 2015, Israël avait ouvert une première mission diplomatique à Abou Dhabi, rattachée à l'Agence internationale pour les énergies renouvelables, selon l'International Crisis Group.
Les échanges commerciaux et financiers ont crû à un rythme soutenu depuis 2020. Un accord de partenariat économique global a institué un cadre d'investissements croisés, complété par un accord d'exemption de visas – le seul du genre entre Israël et un État arabe.
En 2023, quelque 1.000 entreprises israéliennes étaient établies aux Émirats, selon l'International Crisis Group. La même année, le fonds souverain d'Abou Dhabi franchissait un cap symbolique en acquérant 22% du gisement gazier israélien Tamar en Méditerranée pour un milliard de dollars, la plus importante transaction commerciale à ce jour entre les deux pays.
Les Émirats sont ainsi devenus le deuxième partenaire commercial d'Israël au Moyen-Orient, après la Turquie, toujours selon l'International Crisis Group.
Technologies vertes et diplomatie environnementale
La coopération technologique constitue un autre pilier de cette relation. Le marché mondial des technologies vertes – secteur dans lequel les deux pays ambitionnent de s'imposer comme références régionales – est estimé à 19,83 milliards de dollars en 2024 et devrait atteindre 83,59 milliards d'ici 2032, selon l'Institut israélien pour les études de sécurité nationale (INSS). Israël compte près de 1.200 entreprises spécialisées dans les technologies climatiques, tandis que les Émirats ont investi plus de 700 millions de dollars dans des projets d'énergies renouvelables dans les pays en développement depuis 2009, selon la même source.
Cette coopération a également servi de vecteur diplomatique discret. L'INSS note qu'un accord trilatéral ambitieux unissait Israël, la Jordanie et les Émirats autour d'un échange d'énergie solaire contre eau dessalée, présenté comme un modèle de coopération régionale, avant d'être suspendu par Amman après le déclenchement de la guerre à Gaza. La conférence des Nations Unies sur le climat COP28, accueillie à Dubaï à la fin de 2023, a par ailleurs servi de cadre à des échanges diplomatiques discrets, les délégués israéliens bénéficiant d'un positionnement stratégique de leur pavillon aux côtés de celui des Émirats, selon l'INSS.
Un axe militaire en pleine consolidation
C'est sur le plan sécuritaire que l'évolution est la plus marquante. Dès novembre 2021, les deux pays participaient à leur premier exercice maritime multilatéral en mer Rouge aux côtés des États-Unis et de Bahreïn, selon le Washington Institute. En septembre 2022, Elbit Systems Emirates décrochait un contrat de 53 millions de dollars pour la fourniture de systèmes de défense à l'armée de l'air émiratie. En février 2023, les deux pays organisaient leur premier exercice naval bilatéral et présentaient un bâtiment maritime sans équipage développé conjointement, toujours selon le Washington Institute.
Un accord en voie de finalisation prévoit désormais l'acquisition par le groupe émirati EDGE du drone Hermès 900 de la société Elbit Systems – capable de voler trente heures consécutives à 9.000 mètres d'altitude avec une charge utile de 300 kilogrammes – incluant un transfert de technologie et une production locale. Ce serait le premier partenariat industriel de défense majeur entre les deux pays, selon le Washington Institute.
Les accords de normalisation représentaient en 2024 quelque 12% des exportations d'armement israéliennes, lesquelles totalisaient près de 15 milliards de dollars, selon la même institution. Durant la guerre contre l'Iran, l'ambassadeur américain Mike Huckabee a confirmé l'envoi de batteries du Dôme de fer israélien aux Émirats, qui ont subi davantage de frappes iraniennes que leurs voisins, selon Reuters.
Une alliance mise à l'épreuve
L'économie israélienne s'est contractée de près de 20% au dernier trimestre 2023, selon l'International Crisis Group, faisant du partenariat commercial émirati – notamment la route terrestre qu'Abou Dhabi a créée pour pallier les attaques houthies sur le trafic maritime en mer Rouge – une bouée de sauvetage pour l'économie israélienne en temps de guerre.
Mais Abou Dhabi n'est pas à l'abri des pressions : un sondage de janvier 2024 révèle que 67% des répondants dans seize pays arabes jugent négative ou très négative la posture émiratie face à la guerre à Gaza, d'après la même organisation. Le groupe ADNOC a par ailleurs mis en suspens des négociations portant sur l'acquisition de 50% de la société israélienne NewMed Energy pour 2 milliards de dollars, invoquant l'instabilité régionale.
La réunion niée entre Netanyahou et Ben Zayed – si elle a bien eu lieu à Al-Aïn le 26 mars, comme l'affirme une source citée par Reuters – résume à elle seule la nature de ce partenariat : stratégiquement indispensable pour les deux parties, mais politiquement trop compromettant pour être pleinement assumé.




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