MICI au Liban: quand l’intestin mène une guerre silencieuse
Les MICI, comme la maladie de Crohn et la rectocolite hémorragique, restent souvent invisibles, mais peuvent bouleverser le quotidien des patients. ©DR

À l’occasion de la Journée mondiale des maladies inflammatoires chroniques de l’intestin, célébrée le 19 mai, Ici Beyrouth revient sur ces pathologies encore trop méconnues. Maladie de Crohn, rectocolite hémorragique: derrière ces noms médicaux se cachent des douleurs, des urgences, une fatigue chronique, mais aussi une recherche libanaise de plus en plus active.

Elles ne se voient pas toujours. Elles ne se racontent pas facilement. Et pourtant, elles peuvent bouleverser une vie entière. Douleurs abdominales, diarrhées répétées, saignements, perte de poids, fatigue écrasante, besoin urgent de trouver des toilettes, poussées imprévisibles, rémissions fragiles: les maladies inflammatoires chroniques de l’intestin, plus connues sous l’acronyme MICI, regroupent principalement deux pathologies, la maladie de Crohn et la rectocolite hémorragique.

La Journée mondiale des MICI, organisée chaque année le 19 mai, vise précisément à sortir ces maladies de l’ombre. Elle rappelle que Crohn et la rectocolite hémorragique ne sont ni de simples “maux de ventre”, ni une colite passagère, ni un trouble dû uniquement au stress. Il s’agit de maladies inflammatoires chroniques, à médiation immunitaire, qui touchent le tube digestif et concernent aujourd’hui plus de dix millions de personnes dans le monde.

Crohn et rectocolite: deux visages d’un même fardeau

La maladie de Crohn peut atteindre l’ensemble du tube digestif, de la bouche à l’anus, même si elle touche souvent l’intestin grêle et le côlon. La rectocolite hémorragique, elle, concerne le rectum et le côlon. Dans les deux cas, le mécanisme central est une inflammation chronique, liée à une réponse immunitaire dérégulée, sur un terrain de susceptibilité individuelle. Alimentation, microbiote, tabac, infections, environnement et modes de vie semblent aussi jouer un rôle.

Le piège, c’est que la maladie avance parfois masquée. Les symptômes peuvent être confondus avec un syndrome de l’intestin irritable, une infection digestive, une intolérance alimentaire ou une période de stress. Mais lorsque les douleurs persistent, que les diarrhées se répètent, que du sang apparaît dans les selles, que l’amaigrissement s’installe ou que la fatigue devient anormale, il ne s’agit plus de banaliser.

Le diagnostic repose sur un ensemble d’éléments: interrogatoire, examens biologiques, marqueurs inflammatoires, calprotectine fécale, endoscopie, biopsies et imagerie selon les cas. L’objectif n’est pas seulement de nommer la maladie, mais d’en mesurer l’étendue, l’activité, les complications possibles et le traitement le plus adapté.

Au Liban, une progression documentée

Longtemps, les MICI ont été perçues comme des maladies surtout occidentales. Cette lecture est désormais dépassée. Avec l’urbanisation, les mutations alimentaires, les changements du microbiote et la transformation des modes de vie, leur fréquence progresse dans plusieurs régions du monde, y compris au Moyen-Orient.

Au Liban, les données se précisent. Une étude publiée en 2026 dans PLOS One, portant sur la période 2000-2020, a identifié 2.869 patients atteints de MICI, dont 1.365 cas de maladie de Crohn et 1.504 cas de rectocolite hémorragique. L’incidence annuelle y apparaît en nette hausse, passant de 4,9 cas pour 100.000 habitants au début de la période étudiée à environ 11 cas pour 100.000 habitants en 2020. La prévalence globale est estimée à 130,56 cas pour 100.000 habitants.

Ces chiffres ne disent pas tout, mais ils disent l’essentiel: les MICI ne sont plus marginales au Liban. Elles touchent souvent des adultes jeunes, en âge d’étudier, de travailler, de fonder une famille, de construire une vie. Dans un pays où l’accès aux soins reste inégal, où le coût des examens et des traitements pèse lourd, la maladie digestive devient vite une épreuve médicale, sociale et financière.

Une recherche libanaise qui s’organise

Autre évolution notable: le Liban ne se contente plus d’observer le phénomène de loin. Plusieurs équipes universitaires et hospitalières contribuent désormais à mieux documenter ces maladies.

À l’AUBMC, des travaux récents ont exploré l’efficacité du tofacitinib dans la rectocolite hémorragique en conditions réelles. Cette étude, publiée dans BMC Gastroenterology, montre l’intérêt des traitements ciblés dans certaines formes modérément sévères, tout en rappelant les limites liées à la taille réduite de l’échantillon et au caractère rétrospectif de l’analyse.

Le microbiote intestinal constitue un autre champ en plein essor. Une étude publiée dans Scientific Reports a comparé le microbiote de patients libanais atteints de rectocolite hémorragique à celui de sujets sains. Les auteurs y décrivent une diversité réduite chez les patients et plaident pour des recherches régionales plus poussées, afin de mieux comprendre les particularités locales de la maladie.

La nutrition, elle aussi, s’impose comme un enjeu majeur. Des études libanaises récentes, publiées notamment dans PLOS One et Nutrients, montrent que de nombreux patients modifient leur alimentation, surtout lors des poussées. Certains évitent les produits laitiers, les plats épicés, les fibres ou plusieurs catégories d’aliments. Mais ces restrictions, lorsqu’elles ne sont pas encadrées, peuvent favoriser les carences, la perte de poids et la malnutrition.

Cette dynamique dépasse une seule institution. De l’AUB à la LAU, de l’USJ/Hôtel-Dieu de France à l’Université libanaise, de l’USEK à Notre-Dame des Secours, Zahraa University Medical Center ou Sahel General Hospital, la recherche locale dessine progressivement une cartographie plus précise des MICI au Liban. Elle confirme surtout une réalité: ces maladies ne relèvent pas seulement de la gastro-entérologie. Elles touchent aussi la nutrition, la qualité de vie, la santé mentale, l’accès aux traitements et la capacité à vivre normalement.

Traiter, contrôler, accompagner

Il n’existe pas, à ce jour, de traitement curatif définitif des MICI. Mais la prise en charge a profondément évolué. Les traitements actuels permettent, dans de nombreux cas, de contrôler l’inflammation, de réduire les poussées, de prolonger les rémissions et d’améliorer la qualité de vie.

Dans les formes légères à modérées de rectocolite hémorragique, les 5-ASA peuvent être utilisés. Les corticoïdes restent utiles lors de certaines poussées, mais leur usage doit être limité dans le temps en raison de leurs effets secondaires. Lorsque la maladie est plus active, récidivante ou sévère, les immunosuppresseurs, les biothérapies et les traitements ciblés entrent en scène.

Anti-TNF, anti-intégrines, anti-interleukines, inhibiteurs de JAK ou autres molécules ciblées: l’objectif n’est plus seulement de calmer les symptômes, mais de contrôler l’inflammation en profondeur, de favoriser la cicatrisation de la muqueuse et de prévenir les complications. La chirurgie garde, elle aussi, une place dans certaines situations: sténoses, fistules, atteinte sévère du côlon, maladie résistante ou complications.

Mais soigner une MICI, ce n’est pas seulement prescrire un médicament. C’est suivre un patient dans la durée, adapter le traitement, surveiller les carences, encadrer l’alimentation, prévenir les complications, écouter la fatigue et reconnaître l’impact psychologique d’une maladie qui s’invite dans les gestes les plus ordinaires du quotidien.

Une maladie du ventre, mais surtout du quotidien

Réduire les MICI à des symptômes digestifs serait une erreur. Elles peuvent toucher les articulations, la peau, les yeux, le foie. Elles peuvent provoquer une anémie, des carences, une fatigue chronique. Elles peuvent aussi dévorer la vie sociale: peur de sortir, anxiété liée aux toilettes, absences au travail ou à l’université, gêne à en parler, sentiment d’isolement.

Au Liban, cette réalité est alourdie par le contexte économique. Une MICI ne se résume pas à une ordonnance. Elle implique des consultations spécialisées, des bilans, des endoscopies, des traitements parfois coûteux, un suivi régulier et, souvent, une négociation permanente avec l’assurance, la pharmacie, le laboratoire, l’hôpital et le budget familial.

C’est aussi pour cette raison que l’information fiable compte. De nombreux patients libanais francophones se tournent vers les ressources de l’afa Crohn RCH France, association de référence qui informe les patients et leurs proches, soutient la recherche et propose des contenus pédagogiques, notamment à travers des vidéos explicatives. Ces ressources ne remplacent évidemment pas le suivi par un gastro-entérologue, mais elles aident à mieux comprendre la maladie, à poser les bonnes questions et à sortir de l’isolement.

Au fond, la Journée mondiale des MICI rappelle une évidence trop souvent oubliée: toutes les maladies lourdes ne se voient pas. Certaines se vivent dans le silence d’un ventre en guerre, derrière un visage normal, une journée de travail, un cours à l’université, un dîner annulé, une fatigue qu’on n’arrive plus à expliquer. Crohn et la rectocolite hémorragique ne se guérissent pas encore définitivement. Mais elles se diagnostiquent mieux, se traitent mieux et se vivent mieux, à condition de ne plus les banaliser.

 

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