Au tribunal de Paris, le bon chrétien qui siphonait l'argent de vieux prêtres
Cette photographie aérienne, prise le 1er juin 2026, montre une vue de la tour Saint-Jacques (C) et de l’église Saint-Eustache (à l’arrière) à Paris. © Damien Meyer / AFP

Il avait une conception toute particulière de la charité chrétienne: deux ans de prison avec sursis ont été requis lundi au tribunal de Paris contre un fidèle de 69 ans, accusé d'avoir soutiré plus de 230.000 euros à des prêtres âgés qu'il harcelait par courrier.

«Avez-vous un cœur ?», implorait Évariste N. dans son flot de lettres manuscrites à des ecclésiastiques retraités, leur dépeignant un homme en détresse, accidenté par la vie et ayant désespérément besoin d'un petit coup de pouce financier pour garder la tête hors de l'eau.

Touchés par sa cause, les hommes d'Église ont multiplié les petits dons par chèques ou espèces. C'est ainsi que la justice l'accuse d'avoir escroqué 235.330 euros entre juin 2019 et décembre 2025, lorsque cet habitant du Val-d'Oise a été arrêté à la suite d'un signalement du diocèse de Paris, à une trentaine de prêtres, en instrumentalisant la vulnérabilité de leur âge ou état psychique.

«Si j'ai offensé certains prêtres, que Dieu me pardonne, mais je n'ai jamais, jamais voulu escroquer», se défend d'une voix rauque à la barre du tribunal le prévenu, chemise tartan bleue et sandales Jésus noires aux pieds, originaire du "pays le plus catholique d'Afrique", la République démocratique du Congo.

Quand il n'était pas occupé à écrire ses lettres de supplication, parfois simplement photocopiées d'un interlocuteur à un autre, ce père de trois enfants passait son temps au bar avec des amis, dépensant en pintes de Guinness l'argent tombé du ciel. "J'aime bien prendre un verre", confesse-t-il à ses juges.

«Il revient souvent un peu fatigué», euphémise sa deuxième femme Gisèle E., épaisses lunettes carrées et cheveux teints en violet, qui comparaît à ses côtés pour recel et pour laquelle le parquet requiert la relaxe.

Ancien vendeur dans un magasin d'articles de sport, Évariste N. n'a plus occupé d'emploi salarié depuis une vingtaine d'années et ne vit que de modestes allocations.

«Who's Who de l'Église»

Se disant un pratiquant régulier de la messe, revendiquant avoir connu «beaucoup de prêtres» tout au long de sa vie, ce bon croyant se tourne vers des religieux, tous âgés, quand il a besoin de «demander de l'aide». «Dieu vous remerciera», leur promet cet ancien élève des jésuites.

Il dit avoir besoin d'argent pour payer son loyer, sinon il sera expulsé. Aucune procédure d'expulsion n'a jamais été engagée contre lui.

Il dit avoir fait un AVC, être en fin de vie. «Là où on vous voit, Dieu soit loué, vous avez l'air plutôt vaillant», salue le président Guillaume Daïeff.

Il dit «mes jumelles sont très malades». Il n'a pas de filles jumelles.

Il dit avoir besoin d'argent pour renouveler son titre de séjour. Il est de nationalité française.

Il dit que sa fille a fait une tentative de suicide. Sa femme n'en a jamais entendu parler.

Il dit devoir payer l'enterrement de son fils. Son fils est vivant.

Le mécanisme de sollicitation était bien rodé. Lors de la perquisition, les enquêteurs ont retrouvé à son domicile 40 annuaires officiels des différents diocèses de France. "Vous êtes un peu le Who's Who de l'Église catholique, vous connaissez la carrière des uns et des autres", le félicite M. Daïeff.

Au pic de son activité épistolaire, des prêtres, pour certains sous curatelle, recevaient jusqu'à deux courriers de sollicitation par semaine de la part d'Évariste N. Même la mort n'arrêtait pas le harcèlement.

«Le prêtre représente quelqu'un qui doit être généreux, donc nous sommes vulnérables à ce point de vue-là. Car refuser, dire non, paraît contraire à notre vocation», décrypte devant les juges le père Jérôme G., nonagénaire qui a envoyé deux chèques de 50 euros au prévenu, seule victime à s'être présentée au procès.

Le parquet réclame deux ans de prison assortis d'un sursis probatoire, avec l'interdiction d'entrer en contact avec un homme d'Église. Jugement le 10 juillet.

AFP

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