L’Allemagne entre en lice, avec ses étoiles et ses fantômes
Musiala et Wirtz portent les promesses d’une Allemagne en quête de rachat. Face à Curaçao, la Mannschaft devra, au-delà de la victoire, surtout rassurer. ©DR

L’Allemagne entre en scène ce soir à 20h (Beyrouth), face à Curaçao, à Houston. Sur le papier, l’affiche ressemble à une rampe de lancement idéale pour la Mannschaft. Mais après deux Coupes du monde manquées, l’enjeu dépasse largement les trois points: il s’agit de savoir si l’Allemagne est redevenue l’Allemagne.

Il fut un temps où l’Allemagne faisait trembler ses adversaires. Aujourd’hui, elle fait plutôt trembler ses supporters. La formule est cruelle, mais elle dit assez bien le vertige dans lequel la Mannschaft avance au moment d’entrer dans ce Mondial 2026. Ce soir, face au modeste Curaçao, le quadruple champion du monde ne jouera pas seulement un premier match de groupe. Il jouera une première réponse.

La réponse à une question aussi simple que brutale: que reste-t-il de la grande Allemagne des tournois?

Il y a le palmarès, bien sûr. Les quatre étoiles. Les finales. Les générations. Les souvenirs. L’Allemagne des années 1980 et 1990, finaliste en 1982, 1986, puis sacrée en Italie en 1990. L’Allemagne de 2002, revenue en finale presque par réflexe, comme si même ses équipes les moins flamboyantes savaient retrouver le chemin des grands rendez-vous. L’Allemagne de 2010, magnifique, jeune, verticale, emmenée par une génération dorée qui avait buté sur l’Espagne en demi-finale. Et puis l’Allemagne de 2014, celle du sommet absolu, celle du 7-1 contre le Brésil, demi-finale entrée dans l’histoire comme une secousse planétaire, avant le sacre au Maracanã.

Depuis? Le néant, ou presque.

La chute d’une certitude

La Coupe du monde 2018 en Russie a fait l’effet d’un accident industriel. Sortie dès le premier tour, battue par le Mexique puis achevée par la Corée du Sud, l’Allemagne avait découvert que l’histoire ne marquait pas de buts à sa place. Quatre ans plus tard, au Qatar, la Mannschaft a tendu la deuxième joue: encore un premier tour, encore une élimination prématurée, encore cette sensation étrange de voir une nation autrefois programmée pour le dernier carré quitter la scène avant même que le tournoi ne commence vraiment.

Deux échecs de suite, pour l’Allemagne, ce n’est pas une mauvaise passe. C’est une crise d’identité.

Car la Mannschaft ne s’est jamais construite uniquement sur le talent. Elle s’est bâtie sur une promesse: être là quand les autres flanchent, traverser les tempêtes, avancer froidement quand le décor devient brûlant. Pendant des décennies, l’Allemagne a été cette équipe que personne ne voulait croiser, pas toujours la plus brillante, mais souvent la plus fiable. Le rouleau compresseur qui savait souffrir, calculer, accélérer, punir.

Or, depuis 2018, cette mécanique s’est grippée. La peur a changé de camp. Elle n’habite plus seulement les adversaires. Elle accompagne aussi les supporters allemands, contraints de se demander si leur équipe ne va pas encore transformer un tournoi en piège.

Nagelsmann, Neuer et les paris allemands

Julian Nagelsmann aborde sa première Coupe du monde comme sélectionneur avec une mission claire: remettre l’Allemagne à sa place. Pas seulement dans les résultats, mais dans les têtes. Le football allemand ne manque pas de joueurs. Il manque surtout d’une certitude collective.

Le premier symbole se trouve dans le but. Manuel Neuer, revenu au premier plan, devrait débuter comme numéro un. Ce choix dit beaucoup de l’Allemagne actuelle: elle veut se reconstruire, mais continue de s’appuyer sur ses figures historiques. C’est un pari, presque un grand écart entre mémoire et projection. Neuer incarne le sommet de 2014, mais son retour relance aussi une question sensible: l’Allemagne peut-elle redevenir neuve avec ses anciens repères?

Autour de lui, la Mannschaft devrait présenter un mélange d’expérience et de fraîcheur. Joshua Kimmich, Antonio Rüdiger, Jonathan Tah ou Nico Schlotterbeck apportent du vécu. Devant eux, Nagelsmann pourrait installer une double sentinelle Aleksandar Pavlovic-Felix Nmecha, deux joueurs sans expérience en Coupe du monde, mais porteurs d’une énergie nouvelle. Plus haut, Jamal Musiala et Florian Wirtz représentent la promesse la plus séduisante du football allemand: celle d’une équipe plus mobile, plus créative, plus imprévisible.

Avec Leroy Sané, Kai Havertz, Musiala et Wirtz dans les zones offensives, l’Allemagne a de quoi faire très mal à Curaçao. Mais une Coupe du monde ne se gagne jamais sur le papier. Depuis 2014, elle a appris que les noms ne suffisent plus, que la possession peut devenir stérile, que la domination peut se retourner contre elle-même et que le doute, dans un grand tournoi, peut devenir l’adversaire le plus dangereux.

Curaçao, première marche ou trompe-l’œil?

Face à Curaçao, la Mannschaft n’a pas vraiment le droit à l’hésitation. Le tirage lui offre une entrée en matière largement abordable. Curaçao découvre la Coupe du monde, porte une histoire magnifique pour son football, mais ne dispose évidemment pas du même poids que l’Allemagne.

Il faudrait un sacré grain de sable dans la machine pour que la Mannschaft ne fasse pas le travail. On imagine déjà un scénario favorable: domination, buts, confiance, et probablement un attaquant lancé dans la course au classement des buteurs. Mais battre Curaçao ne dira pas tout. Cela dira que l’Allemagne a fait son métier. Pas encore qu’elle est guérie.

Le match contre Curaçao devient donc un test paradoxal: l’adversaire est abordable, mais l’Allemagne n’a pas seulement besoin de trois points. Elle doit trouver du rythme, installer ses automatismes, donner confiance à ses cadres et éviter de rouvrir trop tôt les vieux débats nationaux.

Le vrai examen viendra ensuite, face à des adversaires plus armés, plus physiques, plus capables de bousculer l’Allemagne. Dans le groupe E, la Côte d’Ivoire et l’Équateur offriront d’autres questions: de l’intensité, de la vitesse, du duel, du répondant. C’est là que l’on saura si la Mannschaft a seulement retrouvé une façade ou si elle a réellement rebâti ses fondations.

Gagner, rassurer, convaincre

Ce soir, Nagelsmann devra donc réussir un triple exercice: gagner, rassurer, convaincre. Ne pas seulement passer l’obstacle, mais donner l’impression que quelque chose est revenu. Une agressivité saine. Une clarté. Une autorité. Cette manière allemande, ancienne et presque intimidante, de prendre un match par le col et de ne plus le lâcher.

Nico Schlotterbeck a résumé l’attente autour de cette entrée en lice: retrouver les vertus allemandes. Discipline, intensité, sérieux, concentration. Cela peut sembler basique pour une telle nation, mais c’est justement là que se trouve le problème. L’Allemagne ne cherche pas seulement à redevenir brillante. Elle cherche d’abord à redevenir fiable.

Car le maillot allemand pèse lourd. Il porte des trophées, des finales, des épopées, mais aussi des fantômes récents: ceux de 2018, de 2022, des matches mal maîtrisés, des débuts ratés, des réveils trop tardifs. Ce soir, contre Curaçao, il ne s’agira pas seulement d’ouvrir un tournoi. Il s’agira d’ouvrir une porte de sortie.

Sortir du doute. Sortir du souvenir des catastrophes. Sortir de cette zone grise où l’Allemagne reste un grand nom sans être encore redevenue une grande peur.

Curaçao, de son côté, jouera sans complexe, avec l’enthousiasme d’un débutant et le privilège rare de n’avoir presque rien à perdre. Pour la sélection caribéenne, l’affiche est déjà historique. Pour l’Allemagne, elle est obligatoire. C’est toute la différence entre un rêve qui commence et un géant qui cherche à se réveiller.

L’Allemagne peut-elle redevenir l’Allemagne?

C’est toute la question. La Mannschaft n’a pas besoin de séduire le monde dès son premier match. Elle n’a pas besoin de rejouer le 7-1, ni de faire croire qu’elle a déjà retrouvé l’aura de 2014. Elle doit simplement envoyer un signal: celui d’une équipe sérieuse, concentrée, affamée, débarrassée de cette fragilité qui lui colle à la peau depuis deux Mondiaux.

Alors oui, ce premier match peut ressembler à une formalité. Il pourrait même devenir une démonstration. Mais la vraie question n’est pas de savoir si l’Allemagne battra Curaçao. La vraie question est de savoir ce que cette victoire, si elle vient, racontera.

Ce soir, la Mannschaft entre dans le Mondial avec quatre étoiles sur le maillot et deux fantômes dans les bagages. Ses adversaires regarderont le score. Ses supporters, eux, regarderont autre chose: le visage de leur équipe. Pour savoir si l’Allemagne fait encore peur. Ou si elle continue, d’abord, à se faire peur à elle-même.

 

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