Longtemps dépendante des importations d'armement occidentales, la Turquie a entrepris depuis le début des années 2010 une profonde transformation de son industrie de défense sous l'impulsion de son président Recep Tayyip Erdoğan. En développant un écosystème de défense, Ankara a ainsi réussi à réduire sa dépendance stratégique et à devenir compétitive sur le marché international.
De grands projets à l’horizon 2030
La Turquie a lancé ces dernières années plusieurs grands projets militaires (porte-avion, avion de combat, dôme d’acier…) qui devraient, selon les prévisions, être opérationnels d’ici les années 2030. Ces programmes ambitieux répondent à trois objectifs stratégiques, estime le général Patrice Moyeuvre.
«Le premier objectif est de réduire sa dépendance extérieure, notamment des grandes puissances comme les États-Unis. En second lieu, la Turquie souhaite s'affirmer comme une puissance régionale facteur de paix et de stabilité», souligne-t-il. «Enfin, sa doctrine de profondeur stratégique nécessite des moyens de projection de puissance pour défendre ses intérêts vitaux en amont du territoire national».
Parmi ces moyens se trouve le porte-avions MUGEM annoncé par Erdogan en 2023 et dont la construction a commencé en janvier 2025. Avec une longueur estimée à 285 mètres, le MUGEM deviendrait ainsi le plus grand porte-avions d’un pays méditerranéen, devant le Charles de Gaulle français (262 mètres) ou encore le HMS Queen Elizabeth anglais (280 mètres). Le bâtiment devrait être équipé de deux pistes de décollage et d'une piste d’atterrissage, et devrait accueillir jusqu’à 50 appareils (avions et drones de combat).
Toujours sur le plan naval, la Turquie développe également une nouvelle classe de sous-marins au sein du programme MILDEN. Débuté en mars 2012, le programme a pour ambition de produire les premiers sous-marins entièrement turcs. La marine turque prévoit à terme la construction de six unités. Ces derniers devraient mesurer plus de 80 mètres de long et afficher un déplacement d’environ 2.700 tonnes en surface. Ils seront équipés de munitions turques comme le missile antinavire Atmaca.
Pour remplacer sa flotte vieillissante de F-16, Ankara travaille au développement du Tf-X KAAN, un avion de combat multirôle furtif de cinquième génération. Son vol inaugural a été réalisé avec succès le 21 février 2024. Il est pensé pour pouvoir voler et piloter en réseau des drones de combat.
En 2024 enfin, la Turquie a lancé le projet du dôme d’acier, un système de défense aérienne multicouche. Présenté comme le «système de systèmes», «il s'agira de la plus grande installation intégrée de défense antiaérienne de toute l'Europe», a déclaré Erdogan en août 2025. L’objectif est de relier et d’intégrer en réseau tous les systèmes de défense aérienne sur l’ensemble du territoire, à la fois sur terre et en mer.
Il combinera ainsi des capteurs, des intercepteurs, des radars et d’autres systèmes d’armes, et aura recours à l’intelligence artificielle. Plus ambitieux sur le papier que le Dôme de fer israélien, qui ne constitue que le premier niveau de protection du système de défense aérienne israélien, le Dôme d'acier doit permettre aux centres d'opérations turcs de disposer en temps réel d'une vision unifiée de la situation aérienne sur l'ensemble du territoire.
Ces différents projets ambitieux s’appuient sur l’industrie de défense turque et renforcent l’autonomie du pays. S’il est trop tôt pour affirmer que ces nouveaux équipements pourront rivaliser avec leurs équivalents européens ou américains, ils témoignent des ambitions technologiques turques.
«La Turquie consacre une part non négligeable de son budget à la recherche et développement et à la formation de chercheurs, confirme le général Patrice Moyeuvre, elle est active dans les forums européens et dans l'Otan pour acquérir des technologies manquantes. Elle est également très fréquente dans les salons d'armement internationaux où elle multiplie les contacts qui peuvent lui être utiles».
L'épreuve du feu comme vitrine commerciale
Engagée dans plusieurs théâtres d’opération à l’étranger comme en Irak, en Syrie et en Libye, l’armée turque a pu tester et prouver l’efficacité de son matériel militaire. Une réalité qui lui a permis de développer ses exportations d'armement, notamment en Ukraine et en Azerbaïdjan. Durant la guerre du Haut-Karabakh entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie fin 2020 puis durant la guerre en Ukraine, les drones turcs et en particulier le Bayraktar TB-2 ont acquis une renommée internationale considérable en raison de leur efficacité et de leurs avantages.
«Les drones militaires de la gamme du célèbre Bayraktar TB-2, ont un coût moins élevé que leurs concurrents étrangers. Ils sont produits à grande échelle et ont prouvé leur efficacité en opération», explique le général Patrice Moyeuvre.
«Ils couvrent un large éventail de missions: désignation d'objectifs, attaque (munitions rôdeuses comprises), guerre électronique, commandement et contrôle, surveillance et renseignement, sans compter les multiples usages civils (sécurité intérieure, agriculture, cartographie, catastrophes naturelles...)», ajoute-t-il.
Depuis, les exportations d’armement turques ont explosé, passant de 1,9 milliard de dollars en 2014 à plus de 7,4 milliards de dollars en 2025. Ankara exporte vers plus de 180 pays, notamment en Afrique mais également en Europe, comme en Roumanie ou en Hongrie.
Aujourd’hui, plus de 25 pays africains sont équipés de drones turcs, alors que la Turquie s’impose comme un fournisseur d’armes majeur du continent. Selon le Stockholm International Peace Research Institute, Ankara est devenue en 2023 le 4ème plus grand fournisseur d’armes de l’Afrique subsaharienne. La Turquie exporte également d’autres équipements vers l'Afrique, comme des fusils d’assaut, des voitures blindées, des munitions, des radars…
Si le développement de l’industrie de défense turque a connu une progression impressionnante, la Turquie reste encore dépendante des importations étrangères, notamment pour les semi-conducteurs et composants électroniques avancés. Ankara accumule également des retards technologiques par rapport aux industries européennes et américaines. «Les retards concernent principalement la motorisation (terrestre, navale et aérienne) et les très hautes technologies», estime le général Patrice Moyeuvre.
Cependant, si l’autonomie voulue par Erdogan reste un horizon lointain, la Turquie a réussi à passer d’un pays dépendant des États-Unis et des pays européens à une puissance exportatrice sur la scène internationale. Reste à savoir si ses méga-projets à l’horizon 2030 lui permettront de se hisser durablement dans la cour des grandes puissances militaires.




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