Trump annonce la fin des sanctions américaines contre la Turquie. De quoi s'agit-il?
Le président turc Recep Tayyip Erdogan accueille le président américain Donald Trump à son arrivée au sommet de l'OTAN, au complexe présidentiel de Bestepe, à Ankara, en Turquie, le 8 juillet 2026. ©Alastair Grant / Pool / AFP

Le président américain Donald Trump a annoncé mardi son intention de lever les sanctions imposées à la Turquie et de statuer prochainement sur la reprise des ventes d'avions de combat F-35 à Ankara. Cette déclaration est intervenue lors d'une rencontre avec le président turc Recep Tayyip Erdogan, en marge du sommet des dirigeants de l'OTAN qui se tenait à Ankara. 

«Nous allons lever les sanctions», a déclaré Trump devant la presse, précisant qu'il ne souhaitait pas «sanctionner des amis». Cette annonce, si elle se concrétise, marquerait un tournant dans une relation bilatérale fragilisée depuis plusieurs années par le dossier du système de défense antiaérienne russe S-400.

L'origine des sanctions CAATSA

Les sanctions en question découlent du Countering America's Adversaries Through Sanctions Act, connu sous l'acronyme CAATSA, une loi fédérale adoptée en 2017 pour punir les pays entretenant des transactions significatives avec le secteur de la défense ou du renseignement russe. Comme le rappelle le chercheur Aaron Stein, président du Foreign Policy Research Institute cité par Middle East Eye, cette législation n'avait pas été conçue en pensant à la Turquie mais visait principalement à répondre à l'ingérence russe dans l'élection américaine de 2016. 

Ankara s'est néanmoins retrouvée visée après l'acquisition du système russe S-400 en 2019, ce qui a conduit Washington à exclure la Turquie du programme de coproduction d’avions F-35 dès juillet de la même année, puis à imposer en décembre 2020 des sanctions ciblant directement la Présidence des industries de défense turque, la SSB, ainsi que plusieurs de ses dirigeants, dont son président Ismail Demir, note le Middle East Institute.

Des mesures aux effets concrets sur l'industrie de défense turque

Le volet le plus dommageable de ces sanctions concerne l'interdiction faite aux entreprises américaines d'obtenir des licences d'exportation pour tout bien ou technologie destiné à la SSB, y compris pour la réexportation vers des pays tiers, précise le Middle East Institute. Cette restriction affecterait ainsi une part significative des exportations turques de défense contenant des composants américains. 

Plusieurs programmes ont été concrètement paralysés, parmi lesquels des hélicoptères Chinook livrés sans système de protection électronique faute de licence, ou encore l'avion de détection et de contrôle E-7T Peace Eagle, essentiel aux opérations militaires turques. Les sanctions comprennent également un plafonnement à dix millions de dollars des prêts accordés par les institutions financières américaines sur une période de douze mois, ainsi qu'une opposition systématique de Washington aux prêts internationaux bénéficiant à la SSB. 

Le Middle East Institute souligne que cette situation pourrait paradoxalement pousser la Turquie à développer ses propres capacités industrielles ou à se tourner vers d'autres fournisseurs, au détriment de l'interopérabilité au sein de l'OTAN.

Des obstacles juridiques et parlementaires persistants

Si Trump affiche sa détermination à normaliser la relation avec Ankara, plusieurs experts soulignent qu'il ne dispose pas d'une marge de manœuvre totale. La vente de moteurs destinés au chasseur turc de cinquième génération KAAN constitue un dossier relativement simple à régler, mais la réintégration de la Turquie dans la chaîne de production du F-35 représente l'obstacle le plus complexe à surmonter. 

La loi de programmation militaire américaine de l'exercice 2020, dans sa section 1245, interdit en effet explicitement au département de la Défense de transférer des F-35 vers la Turquie tant que celle-ci possède des S-400, sans prévoir de dérogation présidentielle, rappelle le rapport du Congressional Research Service publié en septembre 2025. L'administration devra donc certifier au Congrès que la Turquie ne détient plus ce système, une question de définition juridique que Stein résume ainsi, selon Middle East Eye: il s'agit fondamentalement d'un compromis sur la signification même du terme «possession». 

Plusieurs pistes circulent, dont le transfert du système vers un pays tiers ou son désarmement partiel, sans qu'aucun accord n'ait encore été formellement conclu, selon deux sources proches du dossier citées par l'agence Reuters et rapportées par Al-Monitor. L'ancien ambassadeur américain en Turquie James Jeffrey, également cité par Middle East Eye, estime pour sa part que Trump et Erdogan négocient probablement en coulisses un arrangement permettant de rendre le S-400 inopérant.

Le Congressional Research Service précise en outre que six F-35 turcs demeurent actuellement stockés aux États-Unis, tout comme les 1,7 milliard de dollars déjà versés par Ankara pour leur acquisition. L'ambassadeur américain en Turquie, Tom Barrack, avait prédit, en juin 2025, que Washington et Ankara parviendraient à résoudre leur différend d'ici la fin de l'année, une prévision que le rapport relativise en rappelant que le président de la commission des Affaires étrangères du Sénat, Jim Risch, maintenait alors un blocage sur le dossier des F-35 pour plusieurs raisons.

Le poids du Congrès et la pression israélienne

Toute décision de lever les sanctions CAATSA déclencherait un examen parlementaire, offrant aux élus du Congrès l'occasion de s'y opposer. Le sénateur républicain Lindsey Graham, pourtant allié de Trump, a reconnu qu'une résistance pourrait se manifester, tout en se disant ouvert à une évolution du dossier ; il a toutefois averti que les relations de la Turquie avec Israël ne facilitaient pas la tâche au Congrès. 

Israël exerce en effet une pression constante contre la reprise des ventes de F-35, le Premier ministre Benjamin Netanyahou ayant averti que cette vente romprait l'équilibre des forces au Moyen-Orient garanti par la supériorité aérienne israélienne. Les relations entre Ankara et Tel-Aviv se sont considérablement détériorées depuis le début de la guerre à Gaza, la Turquie ayant officiellement suspendu ses échanges commerciaux avec Israël et continuant d'apporter un soutien politique au Hamas, un point que développe longuement le rapport du Congressional Research Service.

Un rapprochement personnel entre Trump et Erdogan

Au-delà des considérations techniques, cette annonce s'inscrit dans une dynamique de rapprochement personnel entre les deux dirigeants, que l'analyse du Council on Foreign Relations qualifie de diplomatie fondée sur les préférences individuelles plutôt que sur les processus institutionnels classiques. Trump a multiplié ces derniers mois les gestes envers Erdogan, notamment la notification au Congrès d'une vente d'environ quatre-vingts moteurs d'avion General Electric F110 destinés au programme KAAN, un dossier longtemps bloqué au Capitole. 

Le vice-président JD Vance avait par ailleurs indiqué le mois dernier que des responsables du Pentagone examinaient si la Turquie remplissait les critères légaux requis pour obtenir les F-35, selon le Council on Foreign Relations. Ce geste s'inscrirait dans une continuité, l'analyse rappelant que Trump avait déjà, par le passé, outrepassé des objections du Congrès en faveur d'Ankara, notamment en levant unilatéralement les sanctions visant la Syrie après la chute de Bachar el-Assad.

Selon Alper Coskun, du Carnegie Endowment for International Peace, cité par Middle East Eye, cette annonce constitue un signal politique important venu du sommet de l'État, sans pour autant représenter une rupture par rapport aux positions déjà exprimées par l'administration ces derniers mois ; elle suggérerait toutefois que Trump entend désormais engager directement le Congrès sur ce dossier. Reste que la situation demeure complexe et Trump ne dispose d'aucune formule pour s'affranchir unilatéralement d'un cadre légal qui échappe largement à son contrôle.

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