À l’occasion de la Journée internationale de l’amitié, célébrée ce jeudi 30 juillet, Ici Beyrouth fait le point sur un lien souvent réduit au registre affectif, mais de plus en plus étudié comme facteur de santé mentale. Dans un Liban marqué par la fatigue sociale, l’incertitude économique, l’exil et les tensions du quotidien, l’amitié peut jouer un rôle discret mais réel: soutenir, réguler le stress et réduire l’isolement.
Proclamée par l’ONU en 2011, la Journée internationale de l’amitié invite à promouvoir le dialogue, la compréhension mutuelle et les liens entre individus, cultures et communautés. À l’échelle d’un pays fragmenté par les crises, ce message dépasse le symbole. L’amitié devient aussi une manière de maintenir du lien là où la fatigue sociale, la défiance et les départs successifs distendent les relations.
En psychologie, l’amitié fait partie des liens de soutien qui permettent à une personne de se sentir reconnue, écoutée et moins seule face aux difficultés. Elle ne remplace ni la famille, ni le couple, ni le recours à un professionnel lorsque la souffrance psychique s’installe. Mais elle offre un espace différent: moins hiérarchique, souvent plus libre, parfois plus facile à mobiliser.
Ce que la science observe
Maya Farran, coach certifiée et hypnothérapeute, rappelle que les travaux sur le lien social, notamment la célèbre étude longitudinale de Harvard sur le développement adulte et plusieurs méta-analyses, vont dans le même sens: la qualité des relations compte fortement dans la santé mentale et le bien-être à long terme.
Des liens sociaux solides sont associés à une meilleure régulation du stress, à un sentiment d’appartenance plus stable et à une meilleure capacité à traverser les périodes difficiles. Certaines méta-analyses les associent même à une probabilité de survie plus élevée, jusqu’à 50 % selon les populations étudiées. Le message n’est pas que l’amitié guérit tout, mais qu’elle participe à la protection psychique et, plus largement, à la santé.
L’Organisation mondiale de la santé a installé cette question dans le champ de la santé publique avec sa Commission sur le lien social. Dans son rapport de référence, publié le 30 juin 2025, l’OMS estime qu’une personne sur six dans le monde se sent seule, avec des effets sérieux mais encore sous-estimés sur la santé, le bien-être et la société.
À l’épreuve des crises libanaises
Au Liban, cet enjeu est concret. Entre départs à l’étranger, déplacements forcés, pression économique, guerre, surcharge familiale et avenir incertain, beaucoup de liens se fragilisent. Les amis d’enfance partent, les groupes se dispersent, les rencontres deviennent plus coûteuses, plus rares ou plus difficiles à organiser.
Dans ce contexte, maintenir une amitié devient parfois un effort. Mais cet effort a une fonction. Un appel vidéo régulier avec un ami installé à Dubaï, Montréal ou Paris peut compter autant qu’une rencontre. Un café maintenu malgré la fatigue, une marche, un message, une présence au bon moment peuvent réduire le sentiment d’isolement.
L’amitié agit alors comme un amortisseur du stress. Elle aide à mettre des mots sur ce qui pèse, à relativiser certaines pensées, à demander de l’aide plus tôt et à ne pas porter seul une charge psychique devenue trop lourde.
Qualité plutôt que quantité
Avoir beaucoup de contacts ne signifie pas être entouré. Les recherches sur le lien social distinguent la quantité des relations et leur qualité. Ce qui protège le plus n’est pas le nombre de personnes dans un téléphone, mais la possibilité de compter sur quelques liens fiables.
Une amitié protectrice n’est pas forcément spectaculaire. Elle repose souvent sur des gestes simples: appeler, répondre, passer voir, partager une inquiétude, maintenir un rituel. C’est cette régularité qui transforme une relation en soutien.
Quand le lien devient un outil de soin
Cette logique dépasse désormais le cercle informel des amitiés. À l’Université américaine de Beyrouth, le programme « Mental Health Peer-to-Peer Counseling: We Hear You and We’re Here for You », lancé en 2024 et piloté par le Counseling Center dirigé par Sarah Joe Chamate, repose sur une idée simple: former des étudiants à écouter, soutenir et orienter leurs pairs lorsque c’est nécessaire.
À l’Hôtel-Dieu de France, la prise en charge psychiatrique inclut aussi des approches de soutien, de réadaptation psychosociale et de travail sur les compétences relationnelles. Le lien n’est donc pas seulement social. Dans certains cadres, il devient un outil de soin, ou du moins un levier d’accompagnement. Il ne remplace pas le professionnel, mais il peut faciliter l’accès à l’aide, réduire la honte et rompre l’isolement.
Quand l’isolement devient un signal
L’isolement n’est pas toujours visible. On peut travailler, sortir, publier sur les réseaux sociaux et se sentir seul. À l’inverse, certaines personnes vivent bien avec peu de relations, lorsque celles-ci sont choisies et satisfaisantes.
Le signal d’alerte apparaît lorsque la solitude devient subie, douloureuse, durable, ou qu’elle s’accompagne d’un retrait progressif, d’une perte d’intérêt, de troubles du sommeil, d’une anxiété persistante ou d’une tristesse envahissante. Dans ces cas, l’amitié peut aider, mais elle ne suffit pas toujours. Un avis professionnel devient nécessaire lorsque la souffrance s’installe ou que le fonctionnement quotidien est atteint.
Entretenir le lien comme une hygiène de vie
L’amitié se travaille moins par de grands gestes que par de petites continuités: un message envoyé, une marche proposée, un contact repris, une écoute qui ne cherche pas immédiatement à résoudre. Au Liban, où beaucoup apprennent à tenir dans l’incertitude, préserver ces liens n’est pas une affaire de nostalgie. C’est une manière concrète de tenir à distance l’isolement.
Dans Le Prophète, Gebran Khalil Gebran écrivait: « L’amitié ne cherche rien d’autre que l’approfondissement de l’esprit. » Le reste relève peut-être de cette évidence: un lien fiable ne règle pas les crises, mais il aide à les traverser sans s’effacer.

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