Peu d'organisations suscitent autant de fantasmes que l'American Israel Public Affairs Committee. Dans une partie du débat public, l'AIPAC est décrit comme une main invisible dirigeant le Congrès américain, capable de faire ou défaire n'importe quelle carrière politique sur un simple caprice.
Les chiffres de 2026, pourtant abondants et publics, racontent une histoire plus nuancée: celle d'un lobby puissant mais pas invincible, efficace mais contesté, et loin d'être unique dans son genre.
Un lobbying classique, en réalité assez modeste
Sur le terrain du lobbying au sens strict, celui que régit le Lobbying Disclosure Act et que déclarent les organisations auprès du Congrès, AIPAC ne pèse presque rien. Ses dépenses déclarées s'élevaient à environ 3,06 millions de dollars en 2023 et 3,32 millions en 2024, avant de redescendre autour de 2,78 millions en 2025, selon les relevés compilés par plusieurs organismes de vérification des faits à partir des dépôts officiels.
À titre de comparaison, la Chambre de commerce américaine a dépensé à elle seule 72,1 millions de dollars en 2025, et l'industrie pharmaceutique dépasse régulièrement les 290 millions de dollars par an, selon les données d'OpenSecrets. Sur ce critère précis, des dizaines d'organisations surclassent largement l’AIPAC.
La vraie force du lobby se situe ailleurs
La confusion vient d'un mélange fréquent entre deux régimes déclaratifs distincts. Le lobbying classique, régi par le Lobbying Disclosure Act, consiste à payer des professionnels pour approcher directement des élus ou leurs équipes. Le financement électoral obéit à une logique différente: il passe par un comité d'action politique, ou PAC, une structure qui collecte des dons plafonnés par la loi américaine et les reverse directement aux campagnes de candidats qu'elle souhaite soutenir. AIPAC dispose de son propre PAC, mais aussi d'un super PAC affilié, le United Democracy Project.
Un super PAC est une catégorie apparue après une décision de la Cour suprême de 2010, qui autorise une structure à lever et dépenser des sommes illimitées, sans plafond, du moment qu'elle n'agit pas en coordination directe avec la campagne d'un candidat, typiquement pour financer des publicités attaquant un adversaire plutôt que pour donner de l'argent au candidat favori.
C'est ce deuxième canal, sans plafond légal, qui explique pourquoi les montants changent d'échelle. Selon les données de la Commission électorale fédérale (FEC), le PAC d'AIPAC a récolté environ 47,5 millions de dollars entre janvier 2025 et juin 2026.
Une puissance qui a ses limites
Mais l'argent ne garantit pas la victoire, et 2026 en offre une démonstration éclatante. Dans la primaire sénatoriale démocrate du Michigan, tenue le 4 août, le United Democracy Project, super PAC d'AIPAC, a dépensé 32 millions de dollars pour tenter de battre Abdul El-Sayed, farouche critique d'Israël, au profit de la représentante Haley Stevens. Au total, tous groupes pro-israéliens confondus, plus de 60 millions de dollars ont été engagés contre lui, faisant de cette primaire la plus coûteuse de l'histoire pour un siège sénatorial démocrate.
El-Sayed l'a pourtant emporté, avec environ un point d'avance. Il affrontera le républicain Mike Rogers en novembre.
Le mythe fondateur
L'essentiel du narratif complotiste autour d'AIPAC remonte à un texte précis: l'essai puis le livre de John Mearsheimer et Stephen Walt, The Israel Lobby and U.S. Foreign Policy, publié en 2007, qui attribuait à ce lobby un rôle déterminant dans le déclenchement de la guerre d'Irak.
Cette thèse a été démontée point par point dès sa parution. Dans une analyse détaillée des critiques du livre, publiée par The American Interest, l'ancien ambassadeur d'Israël à Washington Itamar Rabinovich relève que la décision d'envahir l'Irak revenait à George W. Bush et Dick Cheney, ce dernier n'étant ni juif ni néoconservateur mais issu du secteur pétrolier.
Le diplomate Leslie Gelb, ancien secrétaire d'État adjoint, abonde dans ce sens et pointe la véritable source de l'antiaméricanisme régional: les alliances de Washington avec des régimes arabes impopulaires, non la relation avec Israël. Le journaliste Jeffrey Goldberg relève quant à lui une faille chronologique majeure: Mearsheimer et Walt admettent eux-mêmes que le lobby n'était pas parvenu à convaincre Clinton ni Bush avant le 11-Septembre, ce qui contredit l'idée d'une influence déterminante et continue.
Aaron David Miller, vétéran du processus de paix américain, résume le constat de plusieurs praticiens: aucune décision de politique étrangère significative n'a jamais été directement dictée par un appel de lobbyiste.
Un traitement médiatique disproportionné
Ce qui distingue réellement l'AIPAC n'est donc pas son ampleur financière absolue, mais l'attention critique disproportionnée qu'il capte. D'autres réseaux de super PACs manient des sommes comparables, voire supérieures, dans une relative discrétion. Le réseau crypto Fairshake soutient ou combat des candidats selon leur position sur les actifs numériques. Il a terminé 2025 avec environ 191 millions de dollars en caisse, financés notamment par Coinbase et Ripple Labs. Sur les quarante premières courses du cycle, son bilan affiche 38 victoires pour seulement deux défaites.
Aucun de ces réseaux ne fait l'objet d'une mobilisation comparable à celle visant AIPAC, alors que leur mécanique, non-divulgation retardée des donateurs, ciblage électoral agressif, est en tout point similaire.
Ce constat ne dédouane pas AIPAC de tout examen. Mais l'écart entre son poids réel, mesuré, documenté et parfois battu dans les urnes, et l'image d'une organisation omnipotente et occulte relève moins de l'analyse que du mythe. Un lobby monothématique efficace n'est pas une conspiration mais une composante ordinaire, si contestable soit-elle, de la vie politique américaine.

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