Depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, les nouvelles autorités syriennes s'efforcent de rebâtir une armée nationale à partir des dizaines de factions qui ont participé à la révolte. Ce chantier, présenté par Damas comme la refondation d'une institution unifiée, se révèle en réalité beaucoup plus complexe et fragmenté que ne le suggère le discours officiel.
Un rebranding plus qu'une refonte
Selon un rapport de l'Agence de l'Union européenne pour l'asile (EUAA), le ministère de la Défense a surtout absorbé les anciennes factions en les transformant administrativement en divisions et brigades officielles, sans imposer de véritable réforme de leurs structures internes.
Le centre de recherche parisien CAREP aboutit à un constat similaire à partir d'un travail de terrain mené entre décembre 2024 et janvier 2025: la dissolution officielle des groupes armés reste largement formelle, tandis que les chaînes de commandement héritées de la guerre civile demeurent intactes.
Les postes clés du nouveau ministère sont restés concentrés entre les mains du cercle restreint des fidèles d'Ahmad el-Chareh, l'ancien chef de Hayat Tahrir al-Cham (HTC) devenu président de la transition.
Le passage à cinq corps régionaux
Fin juin dernier, plusieurs médias syriens et chaînes Telegram ont révélé un projet de réorganisation de grande ampleur: le passage d'une armée structurée en divisions autonomes à un système fondé sur cinq corps régionaux, chacun responsable d'un secteur géographique précis.
C'est ce que documente en détail le centre de recherche israélien Alma dans une analyse publiée le 12 juillet dernier, qui nomme les cinq commandants désignés pour l'Est, le Nord, le Centre, Damas-Sud et l'Ouest-côtier.
Le constat de cette étude est sans appel: les cinq officiers sont tous d'anciens cadres de mouvances jihadistes, pour la plupart issus de Jabhat al-Nosra puis de HTC. La réforme modifie donc l'organigramme sans changer les hommes qui occupent les postes de pouvoir, ce qui relativise sa portée en tant que rupture institutionnelle.
Il faut néanmoins noter, comme le rappelle Alma, qu'à la mi-2026 cette réorganisation n'avait encore fait l'objet d'aucune confirmation officielle du ministère de la Défense ni d'un décret présidentiel.
Une armée reconstruite par le bas
Une étude approfondie du Carnegie Endowment for International Peace propose la lecture la plus fine de cette transformation. Contrairement à l'armée de l'ère Assad, verticale et pilotée depuis Damas, la nouvelle armée syrienne se construit à partir d'unités locales qui ont conservé leurs commandants, leurs combattants et leurs racines sociales d'origine. Vingt divisions actives rassemblent aujourd'hui des combattants issus de plus de soixante factions différentes.
L'étude illustre ce phénomène par plusieurs exemples concrets, comme celui de la soixante-deuxième division dans la région de Hama, où plusieurs postes de commandement sont occupés par des membres d'une même famille, illustrant la persistance de logiques claniques au sein même de l'institution militaire.
Selon Carnegie, Damas a par ailleurs démantelé l'ancien système de surveillance des officiers hérité du régime précédent sans le remplacer par un dispositif équivalent, ce qui prive le pouvoir central des moyens de discipliner réellement les commandants régionaux.
Le dossier kurde et les obstacles concrets sur le terrain
L'intégration des Forces démocratiques syriennes (FDS), à majorité kurde, constitue l'un des volets les plus sensibles de cette restructuration. Un accord signé le 29 janvier dernier entre Damas et le commandement FDS prévoit une incorporation progressive de leurs unités, organisées en quatre brigades réparties entre Kobané, Hassaké, Qamishli et Malikiyah.
D'après le média syrien Enab Baladi, des informations non confirmées officiellement évoquent une annonce prochaine de dissolution des FDS et de l'Administration autonome, à l'issue d'une rencontre attendue entre le président Chareh et les dirigeants kurdes. Le président lui-même a reconnu, dans un entretien accordé à Al Jazeera peu avant, que la mise en œuvre de cet accord progressait lentement.
Enab Baladi souligne un obstacle très concret à ce processus: la présence de champs de mines denses entre Tell Tamr et Ras al-Aïn, dans le gouvernorat de Hassaké, qui empêche le retour d'environ douze mille cinq cents familles déplacées et retarde d'autant la stabilisation militaire de la région.
Combattants étrangers et contexte régional
La question des combattants étrangers, notamment ouïghours, tchétchènes et nord-africains, ayant rejoint les rangs de HTC durant la guerre civile, continue par ailleurs de compliquer la normalisation internationale de la nouvelle armée, la Chine s'étant par exemple abstenue lors du retrait d'Ahmad el-Chareh des listes de sanctions de l'ONU en raison de la présence de combattants ouïghours dans les forces syriennes.
Enfin, une analyse publiée par le Quincy Institute vendredi invite toutefois à relativiser la portée de cette réorganisation militaire. L'ancien diplomate syrien Bassam Barabandi, cité par le think tank, y rappelle que des cellules de l'État islamique, des réseaux liés à l'ancien régime et des groupes pro-iraniens demeurent actifs en Syrie et dans les pays voisins, sans intérêt à voir réussir le nouveau pouvoir.
Pour lui, la réussite à long terme du gouvernement dépendra moins des chantiers militaires que de la capacité de Damas à construire des institutions représentatives de tous les Syriens, à appliquer l'État de droit et à mener une véritable justice transitionnelle; une manière de souligner que la refonte de l'armée, aussi structurante soit-elle, ne suffira pas à elle seule à stabiliser le pays.




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