Liban-Sud: quand les municipalités tiennent lieu d’État
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Au Liban-Sud, l’État a parfois un numéro de téléphone: celui du président de la municipalité.

Une route impraticable, une conduite d’eau endommagée, une famille sans logement, une maison menaçant de s’effondrer ou un retour impossible: au bout du fil, c’est souvent l’élu local qui répond. Il écoute, transmet, négocie, improvise. Puis passe au problème suivant.

Depuis le début du conflit, les «Raïs» ne sont plus seulement les gestionnaires de leur commune. Ils sont devenus les interlocuteurs de première ligne d’une population qui ne sait plus toujours vers quelle administration se tourner.

Le Sud tente de reprendre vie. Ses présidents de municipalité, eux, tentent d’abord de maintenir la machine debout.

Dernier guichet disponible

Lorsque les combats se sont intensifiés, les municipalités ont compté parmi les premières structures à rester au contact des habitants.

Évacuer, recenser les déplacés, organiser l'aide, maintenir les services essentiels: l’urgence leur a imposé des fonctions qui dépassaient largement leurs compétences. Le cessez-le-feu n’a pas mis fin à cette pression. Il l’a déplacée vers un autre front: celui du retour, des destructions et de la vie quotidienne. Les dossiers s’accumulent.

«Nous sommes devenus le bureau des plaintes, des secours et des solutions. Je suis devenu tout à la fois. Élu, assistant social, ingénieur, psychologue et parfois gardien de nuit», résume Sari Gholmieh, président de la municipalité de Marjayoun. «Les habitants nous demandent de résoudre des problèmes qui dépassent largement les compétences d'une municipalité.»

Dans les villages frontaliers, le «Raïs» est souvent le premier responsable que les habitants peuvent identifier et interpeller.

Peu importe alors que la décision relève d’un ministère, de l’État ou d’un autre acteur: c’est à la municipalité que l’on vient demander des comptes. «Nous devons répondre à tous», explique Ali Ramadan, président de la municipalité de Blat. «Mais nos moyens, eux, n'ont pas augmenté.»

C’est le paradoxe municipal du sud: la proximité avec la population est maximale au moment même où les leviers d’action sont les plus limités.  

Administrer la pénurie

La guerre a aussi fragilisé les finances des municipalités. Entreprises fermées, activité commerciale réduite, recettes locales en baisse: les communes disposent de moins de ressources au moment même où leurs charges augmentent.

Ramassage des déchets, éclairage public, entretien des routes, réparation des conduites d’eau, soutien aux familles vulnérables: chaque dépense devient un choix. «Chaque décision consiste à choisir quelle urgence traiter en premier», reconnaît M. Tarraf, président de la municipalité de Debbine.

Dans le Sud, le problème n’est plus seulement de reconstruire, il est de décider par où commencer lorsque tout est devenu prioritaire.

L’ampleur des dégâts donne la mesure de cette équation. Selon l’UNDP, 11.095 bâtiments ont été entièrement détruits au sud du Litani, affectant 17.891 logements.

Les dégâts directs aux bâtiments sont estimés à 1,38 milliards de dollars. Dans le caza de Marjeyoun, Meiss el-Jabal compte à lui seul 969 bâtiments détruits et Taybé 824.

Face à cette situation, les municipalités sollicitent l’État, les associations et les bailleurs internationaux. Mais pour les travaux les plus lourds, elles restent dépendantes de financements qu’elles ne maîtrisent pas.

«Les gens pensent que la municipalité peut tout décider», explique Ali Ramadan, président de la municipalité de Blat. «Nous devons choisir entre plusieurs urgences. Et quelle que soit notre décision, certains devront encore attendre».

Administrer le Sud revient ainsi à arbitrer entre des besoins essentiels, avec des moyens qui ne suivent pas l’ampleur des dégâts.  

Nabatiyé, la ville qui encaisse le choc

Le cas de Nabatiyé révèle une autre dimension de la crise. L’un des principaux pôles commerciaux, administratifs, sanitaires et éducatifs du Sud, la ville absorbe une population qui dépasse largement ses limites administratives.

Lorsque les villages périphériques sont fragilisés, une partie de leurs besoins se déplace vers elle. Hôpitaux, commerces, administrations, marchés, établissements scolaires: les destructions et les perturbations de l’activité ont donc un effet en cascade sur l’ensemble du territoire.

Dans le seul district de Nabatiyé, plus de 27% des établissements éducatifs ont été touchés, ainsi que 33% des infrastructures hydrauliques et 82% des installations publiques d’électricité.

Dans la ville même, le centre de la Défense civile a été détruit, tandis que plusieurs établissements hospitaliers des gouvernorats de Nabatiyé et du Sud ont subi des dommages par les frappes à proximité.  

«Nous recevons des demandes qui dépassent largement les capacités de la municipalité. Il faut remettre les infrastructures en état, répondre aux familles, faciliter le retour, tout en maintenant les services essentiels. Mais nous ne disposons pas des moyens nécessaires pour répondre à tout en même temps», explique Abbas Fakhreddine, président de la municipalité.

La ville doit donc redevenir fonctionnelle pour permettre à toute une région de reprendre son souffle, alors qu’elle doit elle-même se relever. Routes, hôpitaux, écoles, marchés et réseaux forment un même système. Lorsqu’un maillon reste défaillant, c’est toute la chaîne du retour qui se grippe.

Revenir ne signifie pas encore vivre

Dans les villages frontaliers, la question est plus brutale encore: peut-on réellement parler de retour lorsque l’accès aux services essentiels reste compliqué?

Certaines routes demeurent difficiles à emprunter, notamment sur l’axe de Khardali-Nabatiyé. Des habitants doivent effectuer de longs détours pour rejoindre un hôpital, une école ou un centre administratif. «Avant, nous mettions beaucoup moins de temps pour rejoindre Nabatiyé ou Saïda. Aujourd’hui, certains déplacements prennent des heures», raconte Souad, habitante de Marjeyoun. «Pour travailler, faire des courses ou consulter un médecin, tout devient plus compliqué.»

Pour une famille motorisée, le détour représente du temps et du carburant. Pour une personne âgée, un malade chronique ou une famille sans véhicule, il peut devenir un obstacle aux soins, au travail ou à la scolarité.

À Debel, Aïn Ebel ou dans d’autres villages du caza de Marjeyoun, le cessez-le-feu a réduit l’intensité des combats sans effacer les contraintes qui empêchent une reprise ordinaire de la vie.

Un village peut retrouver ses habitants sans retrouver ses services. Une maison peut être habitable sans que son propriétaire puisse y travailler. Le retour physique ne suffit pas à produire le retour à la normale.

Qui gouverne le Sud ?

Les municipalités peuvent maintenir un service, réparer une conduite, organiser un retour ou accompagner une famille. Elles ne peuvent, à elles seules, reconstruire un territoire.

Leur proximité avec la population leur donne une légitimité de fait, mais leurs moyens restent sans commune mesure avec l’ampleur de la tâche.

La question n’est donc plus seulement financière. Elle est institutionnelle: qui assume la responsabilité du retour à la normale? Qui garantit aux communes les moyens d’agir autrement qu’en gérant l’urgence ?

Au Liban-Sud, les présidents de municipalité continuent de tenir le quotidien à bout de bras. Mais une municipalité ne peut être à la fois guichet social, service technique, coordinateur des secours et porter seule le poids de la reconstruction.

Les maisons pourront être rebâties. Les routes, réparées. Les réseaux, rétablis.

Au Sud, ces élus ont tenu la porte ouverte lorsque l’État était loin.

L’État saura-t-il franchir cette porte?

 

 

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