Du réacteur d'Al-Kibar au Site 99 : l'histoire inachevée du nucléaire syrien
Cette image non datée, diffusée lors d'un point presse organisé par de hauts responsables américains le 24 avril 2008 à Washington, DC, montre ce que les responsables des services de renseignement américains ont présenté comme un réacteur nucléaire syrien construit avec l'aide de la Corée du Nord. ©Gouvernement américain / AFP

Le directeur général de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), Rafael Grossi, s'est rendu cette semaine à Deir ez-Zor, dans l'est de la Syrie, puis sur un second site non spécifié dans le pays pour y vérifier la présence d'uranium métal entreposé depuis au moins deux décennies. 

Cette visite, saluée dans une déclaration conjointe avec le ministre syrien des Affaires étrangères Assaad Chaibani comme l'avancée la plus significative à ce jour dans la coopération entre Damas et l'agence, relance un dossier resté largement dormant depuis la destruction, en 2007, du réacteur d'Al-Kibar par l'aviation israélienne. 

Les deux épisodes, séparés de dix-neuf ans, racontent la même histoire : celle d'un programme nucléaire clandestin lancé sous Hafez el-Assad, poursuivi sous son fils Bachar, et dont la Syrie post-Assad tente aujourd'hui de solder les comptes.

Le Site 99, dernier vestige du programme des Assad

L'emplacement exact du Site 99 n'a pas été rendu public : aucune source ne précise sa localisation géographique, qui reste distincte de celle du réacteur d'Al-Kibar à Deir ez-Zor.

L'existence de ce site n'a été révélée que le 10 août par le site d'information Axios, qui a reconstitué plusieurs mois de diplomatie secrète entre Washington, Israël et le nouveau gouvernement syrien. 

Selon des responsables israéliens cités par Axios, l'armée israélienne avait bombardé les entrées du site peu après la chute du régime Assad fin 2024, afin d'en bloquer l'accès. Israël aurait ensuite averti l'administration Trump qu'il ne tolérerait pas que la matière nucléaire y reste durablement, allant jusqu'à menacer d'une nouvelle frappe si elle n'était pas retirée. Un responsable américain cité par Axios a toutefois précisé qu'Israël n'était jamais réellement sur le point d'agir.

D’après la même source, la matière entreposée au Site 99 comprenait du yellowcake – une poudre issue du minerai d'uranium, première étape avant tout enrichissement – et d'autres résidus liés au projet d'Al-Kibar, inutilisables pour une arme nucléaire, mais susceptibles de servir à une «bombe sale», un engin conventionnel dispersant des matières radioactives. 

Fait notable: lorsque Washington a soulevé la question auprès de Damas, les responsables syriens auraient affirmé ignorer l'existence de cette matière sur leur propre sol.

Le Wall Street Journal apporte une précision technique importante: la matière vérifiée par les inspecteurs de l'AIEA est de l'uranium métal, utilisable soit comme combustible de réacteur, soit comme composant d'une ogive nucléaire. Le quotidien cite David Albright, ancien inspecteur en désarmement aujourd'hui à la tête de l'Institute for Science and International Security, pour qui le retrait de cette matière hors de Syrie serait préférable dans un pays aussi instable. 

La déclaration conjointe de l'AIEA et de la Syrie précise que Damas a signalé de sa propre initiative, dès le 17 juillet, l'existence de matière nucléaire sur ce site jusque-là non déclaré. Le texte souligne le soutien explicite du président al-Sharaa aux activités de vérification de l'agence, tout en affirmant la souveraineté syrienne sur cette matière, qui restera sous garde nationale. Grossi doit présenter ses conclusions au Conseil des gouverneurs de l'AIEA en vue d'une résolution complète du dossier.

L'opération «Outside the Box»

Ce dossier trouve son origine dans la nuit du 5 au 6 septembre 2007, lorsque l'aviation israélienne détruit, dans le cadre d'une opération restée secrète pendant plus de dix ans sous le nom de code «Outside the Box», le réacteur d’Al-Kibar à Deir ez-Zor, le même lieu que Grossi a visité cette semaine. 

Sept mois plus tard, le 24 avril 2008, la CIA présente au Congrès américain une vidéo de douze minutes et des photographies visant à démontrer qu'il s'agissait d'un réacteur nucléaire de type graphite-gaz modelé sur le réacteur nord-coréen de Yongbyon. Les responsables américains affirment alors disposer d'éléments solides sur l'implication nord-coréenne, tout en reconnaissant des incertitudes sur l'existence d'une installation de séparation du plutonium.

L'AIEA mène de son côté une enquête technique longue et laborieuse, ralentie par le démantèlement rapide du site par les autorités syriennes dès octobre 2007. Dans son rapport de février 2011, l'agence indique avoir détecté des particules d'uranium anthropique sur le site, sans pouvoir en établir l'origine avec certitude. Trois mois plus tard, l’agence conclut qu'il est «très probable» que le bâtiment détruit ait été un réacteur nucléaire non déclaré, ce qui conduit l'AIEA à saisir le Conseil de sécurité des Nations unies pour non-conformité de la Syrie à ses obligations de garanties.

Par ailleurs, la frappe contre Al-Kibar fait écho à la «doctrine Begin», du nom de l'ancien Premier ministre israélien Menahem Begin, qui avait justifié en 1981 la destruction du réacteur irakien d'Osirak, à environ 18 kilomètres au sud-est de Bagdad, par le refus d'Israël de tolérer une capacité nucléaire menaçante chez un adversaire régional, une doctrine que l'exécutif israélien invoque aujourd'hui encore, notamment face au dossier iranien.

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