Israël-Turquie: des années dorées à la confrontation ouverte
Cette photo de presse prise par le service de presse de la présidence turque le 19 septembre 2023 montre le président turc Recep Tayyip Erdogan (à droite) en rencontre avec le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu (à gauche) en marge de la 78e Assemblée générale des Nations unies, au siège de l'ONU à New York. ©Handout / Service de presse de la présidence turque / AFP

Israël a frappé dans la nuit du 17 au 18 août la base aérienne d'Abou al-Douhour, dans le nord de la Syrie, quelques heures après le départ d'une délégation militaire turque venue superviser des travaux sur le site. Le bureau du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou a justifié la frappe par la crainte d'un déploiement turc rompant le statu quo sécuritaire convenu avec Damas. 

La présidence turque a rejeté toute visite militaire au moment de l'attaque et accusé Netanyahou, selon son directeur de la communication Burhanettin Duran, de saboter la paix régionale. Cet incident illustre la tension désormais permanente entre les deux pays, envenimée par la guerre à Gaza puis par leur rivalité en Syrie post-Assad, et s'ajoute à une relation qui a connu, en soixante-quinze ans, autant de rapprochements stratégiques que de crises ouvertes.

La Turquie fut, en mars 1949, le premier pays à majorité musulmane à reconnaître l'État d'Israël, un choix dicté par son ancrage occidental naissant et son ambition de rejoindre l'Otan. Cette reconnaissance restait vigilante: Ankara cherchait à préserver ses liens avec le monde arabe, rappelle le Wilson Center. Jusqu'aux années 1980, la Turquie mène une politique équilibrée et discrète envers les deux camps, tout en reconnaissant l'État palestinien proclamé en 1988.

Les années 1990, apogée sous tension

Après le rapprochement diplomatique de 1991-1992 puis les accords d'Oslo entre Israël et l'Organisation de libération de la Palestine en 1993, les contacts se multiplient. Tansu Çiller devient en 1994 la première Première ministre turque à se rendre en Israël, suivie d'accords militaires et d'un accord de libre-échange en 1996. Le tourisme israélien vers la Turquie passe de quasiment rien en 1991 à environ 300.000 visiteurs annuels en 1996.

Cet âge d'or n'allait pourtant pas sans tensions internes: une tentative d'assassinat visait le président turc Süleyman Demirel en 1996 pour sa coopération avec Israël, tandis qu'en 1997 le ministre turc de la Défense se rendait sur le plateau du Golan sous contrôle israélien, une visite aujourd'hui difficilement imaginable.

L'ère Erdogan: resserrement puis rupture

L'arrivée au pouvoir du Parti de la justice et du développement (AKP) de Recep Tayyip Erdogan en 2002 ne dégrade pas immédiatement les relations: elles se resserrent d'abord, Erdogan y voyant un moyen d'afficher la fidélité de la Turquie à l'Occident malgré le positionnement conservateur de son parti. Le tournant survient avec l'offensive israélienne à Gaza de décembre 2008, après laquelle Ankara privilégie son rôle de leader du monde musulman. 

Au Forum économique mondial de Davos, en janvier 2009, Erdogan accuse publiquement l’ancien président israélien Shimon Peres de «savoir tuer». L'événement charnière reste le raid du 31 mai 2010 contre le Mavi Marmara, où neuf activistes turcs sont tués par des commandos israéliens, un dixième décédant plus tard de ses blessures. Il faudra un accord de normalisation signé en 2016, incluant 22 millions de dollars de compensation versés par Israël, pour que les ambassadeurs reviennent en poste.

De la guerre à Gaza à la rupture totale

Un nouveau dégel s'amorce avec la visite du président israélien Isaac Herzog à Ankara en mars 2022, puis la rencontre Erdogan-Netanyahou à l'Assemblée générale des Nations unies en septembre 2023, sans lendemain. 

La guerre à Gaza fait basculer la relation dans la confrontation ouverte: suspension du commerce bilatéral en mai 2024, rupture diplomatique annoncée le 14 novembre 2024, puis rupture économique totale officialisée en août 2025. Le Times of Israel chiffre l'effondrement des importations israéliennes en provenance de Turquie: de 6 milliards de dollars en 2022 à environ 600 millions sur les huit premiers mois de 2025.

La Syrie et le nouvel échiquier régional

La chute de Bachar el-Assad en décembre 2024 déplace la rivalité vers la Syrie, où Ankara gagne en influence tandis qu'Israël multiplie ses frappes. Une étude du Jerusalem Institute for Strategy and Security y voit une collision entre l'aspiration néo-ottomane d'Ankara et les intérêts sécuritaires israéliens. C'est un renversement complet de la position turque des années 1990, quand Ankara s'opposait au processus de paix israélo-syrien et espérait, selon l’INSS israélien, un éclatement de la Syrie après Hafez el-Assad.

Le centre qatari Al Jazeera Centre for Studies – dont le financement, lié à un allié d'Ankara et soutien du Hamas, doit être gardé à l'esprit – identifie trois autres fronts de friction: l'énergie, avec l'opposition turque aux projets gaziers est-méditerranéens soutenus par Israë ; la Corne de l'Afrique, autour des liens israéliens avec le Somaliland; et l'équilibre des puissances, Ankara se rapprochant du Pakistan, de l'Arabie saoudite et de l'Égypte face aux succès israéliens contre le Hezbollah et l'Iran. Le centre juge néanmoins improbable un affrontement militaire direct.

Trois quarts de siècle après leur établissement, les relations israélo-turques illustrent la trajectoire de deux puissances régionales non arabes du Moyen-Orient, engagées dans une gestion pragmatique et instable de leurs intérêts divergents.

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