Après des décennies de répression, des Kurdes syriens espèrent enfin avoir voix au chapitre
Des Kurdes syriens brandissent des drapeaux de l'époque de l'indépendance lors d'une manifestation de soutien aux Forces démocratiques syriennes (FDS), dirigées par les Kurdes et soutenues par les États-Unis, dans la ville de Qamishli, au nord-est du pays, le 19 décembre 2024. ©DELIL SOULEIMAN/VARIOUS SOURCES/AFP

Au lendemain de l'annonce par leur chef de l'intégration des institutions kurdes au sein de l'État syrien, des habitants de Qamichli, ville à majorité kurde, espèrent avoir enfin voix au chapitre dans la nouvelle Syrie, après des décennies de répression.

Si Mazloum Abdi, chef des Forces démocratiques syriennes (FDS) à majorité kurde, a parlé d'une «nouvelle étape» pour son peuple, des experts notent qu'elle sonne surtout le glas des rêves d'autonomie nourris depuis longtemps par les Kurdes.

Daham Khalo, vendeur de pièces automobiles quinquagénaire, se montre, comme d'autres habitants de Qamichli, d'un optimisme prudent, disant espérer une «issue positive pour le peuple kurde après 15 ans de sacrifices et de déplacements».

Avant la guerre civile (2011-2024), les Kurdes, qui représentent environ 15% de la population syrienne, ont longtemps souffert de marginalisation et de persécutions de la part des gouvernements successifs.

Pendant des décennies, il leur était interdit d'enseigner leur langue, de célébrer leurs fêtes et de pratiquer leurs traditions. Des dizaines de milliers d'entre eux ont été déchus de leur nationalité.

À présent, «nous sommes partenaires dans ce nouvel État», dit fièrement M. Khalo, en déambulant dans un marché de la ville, située dans le nord-est de la Syrie.

Dans les rues de Qamichli, des banderoles kurdes flottent toujours aux côtés de photos d'hommes et de femmes tombés au combat contre le groupe jihadiste État islamique, que les Kurdes ont combattu jusqu'à sa défaite territoriale en 2019.

Mais sur la façade d'un bâtiment administratif, gardé par des membres lourdement armés des FDS, un panneau flambant neuf en kurde et en arabe affiche désormais «République arabe syrienne», «Administration régionale de Qamichli».

Dans le cadre de l'accord signé en janvier par Mazloum Abdi et le président syrien Ahmad al-Chareh, les forces gouvernementales sont entrées dans les villes de Hassaké et de Qamichli, et Damas assure la gestion de l'aéroport de Qamichli ainsi que de champs pétroliers stratégiques.

Cet accord a été signé après des affrontements entre combattants kurdes syriens et les forces des nouvelles autorités, au cours desquels les Kurdes ont perdu de vastes portions du territoire qu'ils contrôlaient dans le nord et l'est du pays et où ils avaient mis en place une administration autonome à la faveur de la guerre.

Beaucoup espéraient pouvoir la maintenir après la chute fin 2024 du président Bachar al-Assad, au pouvoir depuis 2000 et renversé par une coalition islamiste dirigée par M. Chareh.

Fin des «bains de sang»

«C'est une avancée qui arrive au bon moment pour les Kurdes pour leur permettre de participer à la construction de la Syrie et pour préserver la région de nouveaux bains de sang», estime cependant Rezan Ahmad, ouvrier de 51 ans dans l'industrie pétrolière.

Aucun détail n'a été donné, par les deux parties, sur les modalités exactes de l'intégration des FDS et des forces de sécurité kurdes dans les rangs de l'État.

Le gouverneur adjoint d'Hassaké, Ahmed al-Hilali, et porte-parole de l'équipe chargée d'appliquer l'accord, l'a qualifié d'«étape politique très importante».

Après son arrivée au pouvoir, le nouveau gouvernement a insisté pour étendre son contrôle à l'ensemble du pays, morcelé pendant la guerre, passant outre les aspirations des Kurdes à l'autodétermination.

Malgré le décret sans précédent promulgué par M. Chareh en janvier, qui consacre les droits nationaux des Kurdes et fait du kurde une langue nationale, cette communauté souhaite voir ses droits protégés par la Constitution et pouvoir pleinement participer à la transition.

Le Parlement, dont les membres ont été récemment désignés, doit rédiger ce texte avant la fin de la période de transition, censée durer cinq ans.

«Notre lutte se poursuivra afin de faire inscrire dans la Constitution les droits légitimes de notre peuple», a souligné M. Abdi dans son discours de jeudi.

Dans sa boutique de vêtements, Ismail Mohammed, 42 ans, espère que «cette intégration consolidera les droits des Kurdes».

Rencontré un peu plus loin, Adib Saroukan, 80 ans, veut, lui aussi, que «les Kurdes participent aux institutions de l'État, aient leur mot à dire dans la nouvelle Syrie et que leur langue soit préservée dans la Constitution».

Sinon, tous leurs sacrifices «resteront vains».

Par Gihad Darwish / AFP

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