La Grèce et Israël ont signé à Tel-Aviv le plus important contrat d'exportation de défense de l'histoire israélienne, un programme baptisé «Bouclier d'Achille» d'une valeur avoisinant 3,1 milliards d'euros, portant sur des systèmes antimissile avancés incluant David's Sling et Spyder.
Cette signature couronne quinze années de rapprochement méthodique entre les deux pays méditerranéens, une trajectoire née de la dégradation des relations israélo-turques au tournant des années 2010, et institutionnalisée depuis à travers un cadre trilatéral associant également Chypre.
Une rupture avec Ankara qui a rebattu les cartes
Le raid israélien contre la flottille de Gaza en mai 2010, qui a coûté la vie à neuf ressortissants turcs, a durablement fracturé les relations entre Israël et la Turquie. Comme le rappelle Al Jazeera, la Grèce, longtemps positionnée du côté palestinien, est devenue depuis l'un des alliés européens les plus proches d'Israël.
Dès l'été 2010, les Premiers ministres Giorgos Papandréou et Benjamin Netanyahou ont multiplié les visites croisées, ouvrant la voie à une coopération militaire et économique inédite.
Un triangle énergétique devenu axe trilatéral
En août 2013, Israël, la Grèce et Chypre ont signé à Nicosie un mémorandum énergétique, formalisant le «triangle énergétique» né des découvertes de gaz naturel au large d'Israël et de Chypre, un gisement destiné à transiter vers l'Europe via un pipeline grec.
Cette convergence a débouché en janvier 2016 sur le premier sommet trilatéral, tenu à Nicosie sous l'égide de Netanyahou, du président chypriote Nikos Anastasiadis et du Premier ministre grec de l'époque, Alexis Tsipras, dont le gouvernement de gauche s'était pourtant montré critique d'Israël par le passé.
Le format s'est ensuite densifié, avec des exercices navals menés depuis 2011, de grands exercices aériens depuis 2013, une visite de Netanyahou à Thessalonique en 2017, puis un accord de 1,375 milliard d'euros en 2021 pour un centre d'entraînement au pilotage à Kalamata avec Elbit Systems. Le neuvième sommet trilatéral, tenu à Nicosie le 4 septembre 2023, précédait de quelques semaines les attaques du 7 octobre, après lesquelles la Grèce a maintenu son soutien à Israël malgré les critiques internes, notamment de l'opposition du PASOK.
Un mécanisme relancé et une énergie toujours centrale
Il faudra attendre le dixième sommet, tenu à Jérusalem le 22 décembre 2025, pour que le format reprenne de plus belle. Netanyahou l'a d’ailleurs décrit comme étant le plus significatif des dix éditions, aux côtés du Premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis et du président chypriote Nikos Christodoulidis. Les trois dirigeants y ont signé une déclaration s'engageant à renforcer leur coopération en matière de sécurité et de défense.
Le volet énergétique reste central, l'accord du gazoduc EastMed signé à Athènes en janvier 2020 a été prolongé en juin 2026 par le lancement, à l'université Rice de Houston, de l'Eastern Mediterranean Energy Center, une plateforme réunissant la Grèce, Chypre, Israël et les États-Unis dans le cadre dit «3+1», une appellation qui désigne les trois pays méditerranéens fondateurs du format, rejoints par Washington comme partenaire privilégié. Le sommet de décembre 2025 a par ailleurs réaffirmé l'engagement envers le câble sous-marin Great Sea Interconnector et fait avancer le corridor IMEC reliant l'Asie à l'Europe via les trois pays.
Une intégration militaire de plus en plus poussée
C'est le volet militaire qui structure le plus visiblement la relation aujourd'hui. Après les drones Heron, les missiles Spike et les bombes Spice de Rafael, la Grèce a fait approuver en décembre 2025 l'achat de 36 systèmes d'artillerie PULS auprès d'Elbit Systems pour environ 650 millions d'euros, destinés à protéger sa frontière face à la Turquie, selon Reuters.
Le «Bouclier d'Achille», approuvé par le conseil de sécurité grec fin juillet dernier, combine trois systèmes israéliens complémentaires : le Spyder de Rafael pour intercepter les drones et menaces à courte portée, le Barak MX d'IAI pour la défense à moyenne portée contre avions et missiles, et le David's Sling pour l'interception de missiles balistiques et de roquettes lourdes, le tout avec environ 700 millions d'euros du contrat revenant à des entreprises grecques sous-traitantes. Cette coopération a montré sa dimension pratique durant la guerre israélo-iranienne de juin 2025, lorsqu'Israël a discrètement transféré des dizaines d'avions civils vers des aéroports grecs et chypriotes avant ses frappes contre l'Iran.
Cette convergence se lit aussi comme une réponse commune à la Turquie. La Grèce consacre près de 3,5 % de son PIB à sa défense, une proportion supérieure à la moyenne de l'OTAN, en raison de son différend persistant avec Ankara, selon Reuters.
Côté turc, la multiplication des exercices conjoints israélo-grecs est perçue comme la transformation d'un contentieux bilatéral en réalignement sécuritaire régional, selon une analyse de la Foundation for Defense of Democracies.
Reste à savoir si le nom du programme suffira à convaincre. Dans l'Iliade, le bouclier d'Achille protégeait le héros de tous les périls, sauf, précisément, du talon qui portait son nom, sa seule faiblesse. Pour Athènes, celui de sa nouvelle alliance méditerranéenne s'appelle toujours Ankara, qui avance ses pions en Méditerranée tout comme au Levant.




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