Londres et Tel-Aviv, une rupture qui ne dit pas son nom
Des manifestants brandissent des pancartes et agitent des drapeaux en passant devant le bâtiment de la BBC lors d'une manifestation intitulée « Marche contre l'antisémitisme » dans le centre de Londres, le 7 septembre 2025. ©Carlos Jasso / AFP

Le secrétaire britannique aux Affaires étrangères, Ed Miliband, doit annoncer mardi devant le Parlement une interdiction du commerce des biens issus des colonies israéliennes en Cisjordanie occupée. Le ministre des Pensions, Pat McFadden, a confirmé la veille sur Times Radio que cette mesure viserait à préserver la solution à deux États. 

L'annonce marque le passage d'une opposition jusqu'ici confinée aux condamnations diplomatiques à une action économique directe. Elle intervient au terme d'une dégradation progressive des relations entre les deux pays, amorcée bien avant cette date et documentée depuis plusieurs mois par la presse et les centres de recherche britanniques.

Une défiance qui remonte à la guerre à Gaza

Le point de bascule le plus flagrant se situe en septembre 2024, lorsque le gouvernement travailliste alors dirigé par Keir Starmer avait suspendu une partie des licences d'exportation d'armes vers Israël. 

Starmer avait pourtant, pendant sa campagne, affirmé qu'Israël avait le droit de couper l'eau et l'électricité à Gaza, avant de revenir sur ces propos. En mai 2025, il avait cosigné avec Emmanuel Macron et le Premier ministre canadien Mark Carney une lettre s'opposant à l'expansion des opérations militaires israéliennes. Le mouvement s'est poursuivi en août 2025, quand Londres a exclu les représentants israéliens du salon d'armement Defence and Security Equipment International (DSEI).

C'est toutefois avec l'arrivée du nouveau premier ministre Andy Burnham, cet été, que la ligne britannique s'est nettement durcie, avec la nomination de Miliband aux Affaires étrangères. Burnham a donné le ton dès sa prise de fonctions en juillet en présentant des excuses pour le soutien initial du Parti travailliste à la guerre israélienne à Gaza et son refus de soutenir un cessez-le-feu. 

L'annexion de facto comme accélérateur

Une analyse publiée par le centre de recherche Chatham House en avril éclaire ce qui a précipité la crise récente. Le think tank décrit une accélération de l'annexion de facto de la Cisjordanie pendant que l'attention internationale restait concentrée sur la guerre israélo-américaine contre l'Iran. Il y détaille l'approbation en 2025 d'un nombre record de 54 nouvelles colonies, ainsi que le feu vert final donné au projet E1, qui doit relier Maalé Adoumim à Jérusalem-Est et couper ainsi la Cisjordanie en deux. 

Chatham House note que le ministre israélien des Finances Bezalel Smotrich a résumé l'objectif du projet en affirmant qu'il allait enterrer l'idée d'un État palestinien. Le rapport appelait déjà les pays européens, y compris le Royaume-Uni en dehors de l'Union européenne, à se servir de leurs relations économiques et commerciales avec Israël pour faire pression contre l'annexion, notamment via une interdiction d'importer des biens issus des colonies, soit très précisément la mesure que Miliband s'apprête à annoncer cinq mois plus tard.

Des mots de plus en plus durs côté israélien

La dégradation ne se limite pas aux mesures économiques. Environ un mois avant l'annonce de Miliband, Benjamin Netanyahou avait qualifié le Royaume-Uni de «République islamique de Grande-Bretagne». 

Ynet rapporte par ailleurs qu'à la veille de l'annonce du 8 septembre, Smotrich a réclamé l'expulsion immédiate de l'ambassadeur britannique, accusant le Royaume-Uni d'avoir été conquis par l'islam radical. 

Le ministre israélien de la Sécurité nationale Itamar Ben-Gvir a de son côté appelé Netanyahou à reconnaître la souveraineté argentine sur les Malouines, un message relayé par le président argentin Javier Milei. Le ministre des Affaires étrangères Gideon Saar avait pour sa part averti que son pays répliquerait à toute sanction britannique.

Fin août, le Financial Times a révélé qu'Israël envisageait depuis plusieurs semaines d'exclure des responsables britanniques de l'International Gaza Support Center, le centre multinational dirigé par les États-Unis à Kiryat Gat qui supervise le cessez-le-feu à Gaza, une mesure également étudiée contre l'Allemagne et l'Italie. 

Selon le Jerusalem Post, cette option est envisagée en raison de ce que des responsables israéliens qualifient de conduite britannique des derniers mois. Elle s'inscrit dans une séquence déjà entamée : Israël a expulsé plus tôt dans l'année des représentants espagnols du centre, accusant Madrid d'un biais anti-israélien obsessionnel, avant de faire de même avec les Pays-Bas après l'adoption par La Haye d'une loi interdisant le commerce des produits issus des colonies. Le ministre des Affaires étrangères Gideon Saar avait résumé la logique en avertissant qu'Israël n'autoriserait pas de mesures prises contre lui sans réponse.

Rupture réelle ou changement de vocabulaire?

Cependant, il n’y a pas de consensus unanime sur l'ampleur du basculement. Interrogée par Al Jazeera, Zena Agha, analyste politique au British Palestinian Committee, estime que le discours diffère d'un Premier ministre à l'autre, mais que sur le terrain, le gouvernement israélien opère de la même manière, qu'il s'agisse de Burnham ou de l'ancien Premier ministre conservateur Rishi Sunak. 

Ynet relève d'ailleurs que les responsables israéliens n'anticipaient pas d'élargissement significatif des restrictions sur les exportations d'armes dans l'annonce du 8 septembre, ce qui tendrait à confirmer la prudence encore relative de Londres. Le même article note que l'Union européenne s'est montrée plus réticente à sanctionner avant l'élection israélienne prévue fin octobre 2026, par crainte de renforcer Netanyahou politiquement, signe que le Royaume-Uni, sur ce dossier, avance désormais plus vite que ses partenaires européens.

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