Le 23 septembre 2026, le Maroc renouvellera les 395 sièges de sa Chambre des représentants, dans un scrutin organisé selon un nouveau mode de calcul des sièges basé sur le nombre d’électeurs inscrits et non plus sur les seuls suffrages exprimés, une réforme qui masque une réalité politique inquiétante : ce scrutin ne se joue pas sur un affrontement de programmes, mais sur le procès d’un bilan gouvernemental contesté jusque dans son propre camp, alors que la santé du Roi suscite de nombreuses inquiétudes sur la stabilité d’une possible succession.
Les législatives marocaines de 2026 ressemblent moins à une compétition démocratique classique qu’à une thérapie collective nationale après cinq années de crise de confiance, de corruption endémique et de colère sociale explosive. La défiance est vertigineuse. Une étude de l’association Les Citoyens, publiée en juin 2026, révèle que si 66,6 % des Marocains jugent le vote important, seuls 13,6 % font confiance aux dernières échéances électorales. Un autre sondage Sunergia relève que 38,7 % des personnes interrogées ne sont même pas inscrites sur les listes électorales, et que les intentions de vote restent scindées en trois tiers : 42,3 % positives, 38,6 % négatives, 19,1 % indécises.
Ce climat de suspicion généralisée constitue la véritable toile de fond de cette campagne, plus encore que les luttes de partis elles-mêmes.
Akhannouch, l’homme que son camp veut oublier
Aucune figure ne cristallise mieux la crise de légitimité du gouvernant sortant qu’Aziz Akhannouch. Chef du gouvernement depuis 2021 et l’une des plus grandes fortunes du royaume grâce à son empire pétrolier et agroalimentaire Akwa Group, il a fini, selon le journaliste politique Abdellah Tourabi, par « cristalliser le mécontentement car il incarne une série de dysfonctionnements, au premier rang desquels le conflit d’intérêts, ainsi qu’une pratique du pouvoir où la proximité prime sur les compétences ». En janvier 2026, Akhannouch a annoncé qu’il ne briguerait pas de troisième mandat à la tête du Rassemblement national des indépendants (RNI), une décision qui, selon des observateurs, aurait fait suite à « un appel téléphonique » interprété par plusieurs responsables politiques comme une intervention directe du Palais royal. Il a été remplacé par Mohamed Chaouki lors d’un congrès extraordinaire en février 2026, mais ce changement de façade n’a en rien effacé le passif d’un homme accusé de corruption.
L’affaire la plus documentée reste celle des subventions à l’importation de viandes rouges mises en place entre 2022 et 2024 pour stabiliser les prix face à la sécheresse. Selon plusieurs médias marocains dont Le360, les montants réellement engagés auraient atteint jusqu’à 13,3 milliards de dirhams, alors que le ministère de l’Agriculture n’en reconnaissait officiellement que 437 millions — un écart abyssal qui a poussé l’opposition parlementaire (PPS, PJD, Mouvement populaire) à réclamer une commission d’enquête sur une gestion jugée opaque. En août 2026, à quelques semaines du scrutin, Abdelilah Benkirane a porté l’estocade en accusant publiquement Akhannouch de mauvaise gestion des fonds publics et en réclamant des comptes : « Le Conseil de la concurrence lui a infligé une amende de 1,8 milliard de dirhams, que lui et ses associés sont censés payer. Akhannouch, de son côté, dément systématiquement ces accusations et a même porté plainte pour diffamation contre l’eurodéputé français José Bové, qui l’accuse de tentative de corruption lors de négociations commerciales UE-Maroc sur les fruits et légumes lorsqu’il était ministre de l’Agriculture.
Le soulèvement de la Gen Z 212 : la fracture!
Pour comprendre l’âpreté inédite de cette campagne, il faut revenir sur l’événement qui a bouleversé le paysage politique marocain à l’automne 2025: Le soulèvement du mouvement « Gen Z 212 » a émergé fin septembre 2025 après le décès de huit femmes suite à des césariennes à l’hôpital Hassan II d’Agadir, un drame qui a cristallisé une colère plus large contre la dégradation des services publics. Les revendications étaient limpides : réforme de la santé et de l’éducation, création d’emplois pour les jeunes, réduction des dépenses somptuaires dans les infrastructures sportives internationales, et surtout lutte contre « la corruption institutionnelle et le népotisme du chef du gouvernement Aziz Akhannouch ».
Les premiers rassemblements du 27 au 29 septembre 2025 ont été violemment dispersés avec des vidéos montrant des manifestants et de simples passants embarqués de force dans des fourgons de police. Le bilan humain est lourd : au moins trois morts, plus de mille interpellations et 354 blessés, avec des affrontements à Leqliaa où deux jeunes hommes ont perdu la vie. Dix-sept personnes ont depuis été condamnées à des peines allant de trois à quinze ans de prison. Le roi Mohammed VI, dans son discours d’ouverture de la session parlementaire du 10 octobre 2025, s’est bien gardé de nommer explicitement le mouvement Gen Z 212, tout en affirmant que les programmes sociaux et les grands projets nationaux n’étaient « ni rivaux, ni antinomiques ». Ce discours a contribué à désamorcer la contestation sans lui donner de reconnaissance politique. Le mouvement a ressurgi ponctuellement, notamment le 10 décembre 2025 pour la Journée internationale des droits de l’homme, brandissant des drapeaux du manga One Piece devenu emblème générationnel.
Cet épisode n’est pas anecdotique : il a durablement contaminé le climat de la campagne électorale de 2026. Chaque partie, y compris ceux ayant participé à la coalition gouvernementale, tente désormais de se distancier du bilan Akhannouch pour ne pas subir le même désaveu populaire que celui exprimé dans la rue.
Un gouvernement qui se dévore lui-même
La caractéristique la plus frappante de cette campagne est la dislocation méthodique de la majorité sortante. Le RNI d’Akhannouch traverse depuis 2025 une hémorragie de cadres dirigeants, illustrée par la démission fracassante d’Abdelkader Tatou, qui a dénoncé dans sa lettre « la corruption interne et les conflits d’intérêts » gangrenant le parti. Plus significatif encore, le PAM (Parti authenticité et modernité) a réussi un coup politique retentissant en débauchant Fouzi Lekjaâ, ministre délégué chargé du Budget et président de la Fédération royale marocaine de football, lui offrant la tête de liste dans sa circonscription de Berkane, son fief électoral.
Le RNI a immédiatement dénoncé publiquement ce qu’il qualifie de « débauchage » de ses élus locaux. Le PAM va plus loin encore en alignant pas moins de six membres du gouvernement sortant sur ses listes — Fatima-Zahra El Mansouri, Mohamed Mehdi Bensaid, Abdellatif Ouahbi, Azzedine El Midaoui, Hicham Sabri et Adib Benbrahim —, une stratégie de recyclage politique qui vise à s’approprier les réussites gouvernementales tout en se désolidarisant publiquement de son impopulaire partenaire de coalition. Le ministre de la Justice Abdellatif Ouahbi, exsecrétaire général du PAM, a déposé sa candidature à Taroudant fin août 2026, défendant, selon Medias24, « un acquis avec ses notables, ses ministres et son argent, davantage qu’une machine de guerre électorale ».
Le nombre de ministres qui choisissent de fuir l’épreuve directe des urnes est lui-même éloquent : sur 31 ministres et secrétaires d’État de la majorité sortante, seuls 15 ont choisi d’affronter directement le suffrage universel, les autres préférant se retirer plutôt que de porter le bilan devant les électeurs. Ce chiffre à lui seul résume la fragilité morale d’un exécutif qui, à quelques semaines de son jugement populaire, voit près de la moitié de ses membres se dérober.
Benkirane, le retour du tribun
Face à cette majorité fracturée, Abdelilah Benkirane mène une campagne d’une intensité rare pour le Parti de la justice et du développement (PJD), qu’il a repris en main en 2025 avec 69 % des voix lors du congrès du parti. Son discours de rentrée politique, intitulé encreux « Le fiasco de 2021 ne se répétera pas », mêle introspection, mobilisation et charge frontale contre Aziz Akhannouch, son parti et son gouvernement. En juillet 2026, il a qualifié le PAM de « parti de la corruption », déclarant sans détour : « Peu importe qui sera le chef du gouvernement, le problème est le Parti authenticité et modernité, parce que c’est un parti corrompu. Regardez ceux qui sont en prison et ceux qui sont poursuivis dans des affaires de drogue ». En août 2026, à Nador, il a recentré son discours sur « le sérieux dans la gestion publique », insistant sur la confiance et l’honnêteté comme valeurs cardinales de son offre politique.
Mais la stratégie de Benkirane n’est pas sans critiques de ses adversaires. Medias24 relève une ambiguïté persistante : lors d’un meeting à Safi en avril 2026, il a présenté l’opposition historique du PJD au Plan d’intégration de la femme au développement de 1999 comme un « titre de gloire électoral », alors même que son parti avait voté à l’unanimité la réforme de la Moudawana en 2004, révélant, selon ses contradicteurs, une forme de révisionnisme opportuniste dans la reconstruction de son propre récit politique. Sur le plan matériel, le PJD affronte cette campagne avec des moyens financiers considérablement amoindris, faute d’avoir perçu près de 400 millions de dirhams de créances dues par d’anciens parlementaires du parti. Cette contrainte budgétaire pourrait limiter la capacité de mobilisation du parti face à des adversaires nettement mieux dotés.
Istiqlal et PAM : gouverner et s’opposer
L’Istiqlal de Nizar Baraka illustre à la perfection l’ambiguïté stratégique de la coalition sortante : comment revendiquer le bilan gouvernemental tout en s’en démarquant en pleine campagne. Réuni en Conseil national à Salé en juin 2026, le parti a adopté un programme articulé autour de cinq engagements — défense de la famille, protection du pouvoir d’achat, lutte contre la corruption et les conflits d’intérêts, préservation des services publics, souveraineté nationale —, se positionnant explicitement pour une « rupture avec les situations de rente et les conflits d’intérêts », une formule à peine voilée visant son partenaire de coalition RNI. Nizar Baraka défend simultanément l’action du gouvernement dont il est membre, insistant sur le fait que l’action publique « ne peut se limiter au constat des difficultés », tout en mettant en garde dès mai 2025 contre les dérives d’une « course au gouvernement du Mondial », critique implicite de la précipitation des investissements sportifs somptuaires au détriment des priorités sociales. Il révèle d’ailleurs que le projet de loi de finances 2026 consacre 140 milliards de dirhams à l’éducation et à la santé, soit trois fois le budget mobilisé pour la Coupe du monde 2030 – un argument statistique destiné à contrer la perception d’un État qui privilégierait le prestige sportif sur le bien-être social.
L’économie réelle contre l’économie des éditorialistes
Le RNI et ses alliés mettent en avant des indicateurs macroéconomiques favorables : une croissance projetée à 4,4-4,9 % pour 2026 et 4,5 % pour 2027 selon le FMI, portée par le redressement agricole et les investissements massifs dans les infrastructures, et un taux de chômage officiel en repli à 10,8 % au premier trimestre 2026 contre 13 % au dernier trimestre 2025. Mais cette vitrine statistique se fissure sous l’examen d’organismes indépendants. Un rapport de la Banque mondiale révèle que le taux de chômage réel, intégrant le sous-emploi et le découragement des chercheurs d’emploi, grimpe à 22,5 %, soit plus du double du chiffre officiel.
Une étude académique publiée dans la revue Applied Economics Letters en avril 2025 démontre par ailleurs que l’élasticité emploi-croissance de l’économie marocaine plafonne à seulement 0,23 — chaque point de croissance du PIB ne générant que 0,23 point d’emplois nouveaux, un ratio structurellement insuffisant pour absorber la pression démographique des jeunes actifs. Cette dissonance entre la croissance affichée et l’emploi réellement créé explique en grande partie pourquoi la colère sociale de la Gen Z 212 a trouvé un écho aussi massif malgré des chiffres macroéconomiques présentés comme flatteurs.
La diplomatie et le sport, les leviers du Palais
Le bilan diplomatique constitue l’autre pilier de l’argumentaire du RNI, et des autres partis de la coalition gouvernementale, en particulier la reconnaissance internationale croissante du plan d’autonomie marocain pour le Sahara. Le Conseil de sécurité de l’ONU a adopté en octobre 2025 la résolution 2797 soutenant cette approche par onze voix pour, un tournant diplomatique majeur consolidé par des cycles de négociations à Madrid puis Washington, sous coprésidence américaine, sur la base d’un plan détaillé présenté par le ministre des Affaires étrangères Nasser Bourita. Sur le plan sportif, le Maroc mobilise des investissements considérables pour la Coupe du monde 2030, coorganisée avec l’Espagne et le Portugal, avec une concurrence ouverte entre le stade Hassan II de Casablanca (115 000 places prévues) et le Santiago Bernabéu espagnol pour l’accueil de la finale.
Ces succès sont pourtant systématiquement récupérés par l’opposition au profit de la monarchie plutôt que du gouvernement. Le raisonnement est constant dans le débat public marocain : la politique étrangère, la diplomatie sécuritaire et les grands chantiers stratégiques relèvent de la prérogative royale directe, le Palais pilotant ces dossiers.
indépendamment des fluctuations gouvernementales. Cette lecture prive de fait le RNI et ses alliés de la capacité à s’approprier pleinement des réussites qu’ils revendiquent comme des acquis de leur mandat.
Un Maroc au centre des recompositions géopolitiques
Cette campagne se déroule dans un environnement régional en pleine recomposition. D’un côté, le partenariat entre le Maroc et l’Union européenne s’approfondit, avec le lancement d’un dialogue numérique bilatéral et une aide financière directe de 2,48 milliards de dirhams pour accompagner les réformes de protection sociale, de transition verte et d’enseignement supérieur. De l’autre, les tensions algéro-marocaines et franco-algériennes se sont exacerbées en 2025-2026 sur fond de soutien français croissant au plan d’autonomie marocain, provoquant le rappel de l’ambassadeur algérien à Paris avant un début de détente amorcé en mai 2026. Human Rights Watch a par ailleurs rappelé que la résolution onusienne récente devait impérativement garantir le droit à l’autodétermination du peuple sahraoui quelle que soit l’issue politique du dossier, signe que ce contentieux reste loin d’être définitivement clos malgré les gains diplomatiques marocains.
Un dernier facteur, inédit dans l’histoire électorale marocaine, mérite l’attention : l’irruption de l’intelligence artificielle dans la fabrique de la campagne. Un centre de recherche marocain a documenté pour la première fois l’encadrement légal de l’usage des outils numériques dans les lois électorales, les réseaux sociaux et l’IA générative étant devenus des instruments centraux d’influence politique. Des analystes redoutent cependant que cette évolution ne produise des « programmes électoraux gélatineux », modelés par les algorithmes de ciblage plutôt que par une clarté programmatique, menaçant ainsi les fondements mêmes du débat démocratique.
Un scrutin sous très haute tension
Cette campagne électorale marocaine de 2026 cristallise cinq enjeux majeurs qui dépassent largement la simple redistribution des sièges parlementaires :
● La crédibilité même du processus démocratique, mise à mal par une défiance citoyenne massive (86,4 % des sondés ne font pas confiance aux précédentes élections) et par l’ombre portée du soulèvement réprimé de la Gen Z 212, qui a révélé une fracture générationnelle et sociale profonde entre gouvernants et gouvernés.
● La capacité du RNI à survivre politiquement à un bilan gouvernemental gangrené par des accusations documentées de conflits d’intérêts, de détournements de subventions publiques et de sanctions financières lourdes (1,8 milliard de dirhams d’amende de la Concurrence), dans un contexte où son propre chef historique a préféré s’effacer sous une pression supposée du Palais.
● La recomposition du champ de la coalition sortante, entre un PAM opportuniste qui débauche ministres et cadres adverses tout en revendiquant leur bilan, et un Istiqlal qui pratique l’art périlleux de gouverner et de s’opposer simultanément.
● La capacité du PJD de Benkirane à transformer une rhétorique offensive et une base militante mobilisée en gains électoraux réels, malgré des moyens financiers considérablement affaiblis et des accusations d’ambiguïtés idéologiques sur son propre bilan historique.
● Le poids réel que conserveront les acquis diplomatiques (Sahara) et sportifs (Mondial 2030) dans l’urne, sachant que l’opinion publique et l’opposition tendent structurellement à les attribuer à l’arbitrage royal plutôt qu’à l’action gouvernementale.
Ces cinq lignes de fracture dessinent un Maroc électoral fragmenté, méfiant et polarisé, où le 23 septembre 2026 s’annonce moins comme un verdict programmatique que comme un référendum de défiance à l’égard d’une classe dirigeante sortante. Les scénarios de recomposition des alliances gouvernementales postélectorales, ainsi que les stratégies de sortie de crise face à une jeunesse toujours en attente de réponses concrètes, feront l’objet d’une analyse prospective ultérieure.



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