Et si Vladimir Poutine préparait quelque chose de bien plus grand ? Les signaux inquiétants s’accumulent aux quatre coins de l’Europe. Des drones russes pénètrent toujours plus profondément dans l’espace aérien de l’OTAN. Des tentatives de sabotage visent des infrastructures stratégiques. Les cyberattaques s’intensifient. Les frontières orientales de l’Europe sont mises sous pression, tandis que Moscou déplace des moyens militaires inhabituels en Baltique. En parallèle, l’OTAN fait décoller des dizaines d’avions de combat aux abords de Kaliningrad et le directeur de la CIA se rend discrètement à Moscou pour adresser un avertissement au Kremlin.

Que cherche exactement Vladimir Poutine ? À maintenir l’Europe dans un état permanent d’insécurité ? À cartographier ses vulnérabilités ? À tester, incident après incident, le seuil à partir duquel l’OTAN déciderait enfin de riposter ? Ou ces opérations constituent-elles les prémices d’une confrontation autrement plus dangereuse ? Aucune de ces hypothèses ne peut aujourd’hui être tenue pour acquise. Dans l’opacité extrême du pouvoir russe, prétendre connaître les intentions du Kremlin serait malhonnête. Mais l’accumulation des signaux devient difficile à ignorer. Quelque chose se trame dans les coulisses du Kremlin mais nul ne sait quoi. Les lignes rouges sont repoussées en permanence, les défenses testées et les scénarios militaires réapparaissent dans les capitales occidentales. Une question que l’Europe pensait avoir reléguée à l’histoire revient alors avec une urgence nouvelle : la guerre peut-elle embraser à nouveau le cœur du continent européen ?

Depuis des mois, experts et services de renseignement tirent la sonnette d’alarme : la Russie pourrait être en train de préparer le terrain pour une attaque directe contre un État membre de l’Alliance, et certains avertissent qu’une telle confrontation pourrait être plus proche qu’on ne le pense. Dans une situation aussi volatile qu’imprévisible, difficile de ne pas spéculer. Mais plutôt que de deviner les intentions du Kremlin, il convient de revenir aux faits et de tenter d’établir, à partir des signaux disponibles, une lecture d’ensemble de ce qui est réellement en train de se jouer. Mais quels sont donc ces événements qui, depuis plusieurs semaines, suscitent une inquiétude croissante sur le Vieux Continent ?

L’Allemagne, cible des incursions russes

Commençons par Leipzig, en Allemagne. Dans la nuit du 4 au 5 août derniers, l’aéroport de Leipzig-Halle a été le théâtre d’une tentative de sabotage. Le choix du lieu n’a rien d’anodin : l’aéroport constitue un actif stratégique majeur pour l’OTAN, dont il accueille une partie des opérations internationales de transport aérien, et représente le plus grand aéroport de fret de l’Union européenne. Cette nuit-là, un drone transportant du Semtex (un explosif près de 35 % plus puissant que le TNT à masse égale) est repéré en plein vol dans l’enceinte de l’aéroport. Lorsqu’il est finalement intercepté, l’appareil se trouve à proximité immédiate d’un avion-cargo ukrainien, l’Antonov An-124 Ruslan, le plus grand avion de transport militaire opérationnel au monde. L’engin n’explosera jamais : selon les informations disponibles, une défaillance du système de détonation aurait empêché son déclenchement. Contrôlé à distance, il aurait pourtant été programmé pour provoquer d’importants dégâts matériels, au risque d’entraîner également des pertes humaines.

Mais cette attaque avortée ne marque que le début d’une séquence plus longue. Le même jour, un avion de combat abat, à proximité de l’aéroport et à quelque 400 mètres d’altitude, un objet volant non identifié. Il s’agit, là encore, d’un drone, cette fois équipé d’une caméra, vraisemblablement destiné à enregistrer les conséquences de la première attaque. Une semaine plus tard, un troisième appareil est découvert à l’aéroport de Leipzig, lui aussi chargé d’explosifs. À proximité, une antenne fixée à un arbre est également retrouvée, probablement installée afin de faciliter le contrôle des drones. Début septembre, le chancelier allemand accuse directement la Russie d’être à l’origine de ces incursions. Leipzig pourrait toutefois n’être que le début. Selon un rapport du Telegraph, les renseignements occidentaux s’attendent à une intensification d’une vague de sabotages russes, dont les principales cibles seraient les usines d’armement européennes. Pour mener ces opérations, Moscou s’appuierait sur des groupes criminels locaux, rémunérés en échange d’actes de sabotage de faible ampleur commandités par le Kremlin. Une méthode qui répondrait à une logique bien précise : rester sous le seuil susceptible de déclencher l’article 5 de l’OTAN, tout en éprouvant les limites de l’Alliance et en déterminant jusqu’où ses membres sont disposés à laisser faire avant de commencer à se défendre. Ces derniers mois déjà, les autorités ont signalé ou intercepté de possibles attaques en Italie, en Estonie et en Bulgarie.

Les défenses de l’OTAN face à l’épreuve russe

À ces opérations de sabotage s’ajoute une multiplication des incursions aériennes russes et des menaces de drones dans l’espace de l’OTAN, avec une concentration particulière autour de la Roumanie. Le phénomène n’est pas nouveau : en septembre 2025, une vingtaine de drones avaient déjà pénétré en Pologne au cours d’une seule nuit. Depuis, toutefois, ces infiltrations semblent avoir changé de nature. Elles sont plus soutenues, plus régulières, et leur lien avec la Russie apparaît plus facilement identifiable. Plus inquiétant encore, à la mi-août, la Roumanie a dû détruire à l’aide d’un F-16 un drone repéré à seulement quelques centaines de mètres de Neptun Deep, un vaste projet européen d’extraction gazière représentant un investissement de quatre milliards d’euros. Pris dans leur ensemble, ces nouveaux actes de provocation russes semblent ainsi dessiner un effort actif et continu visant à tester les limites des défenses aériennes roumaines, tout en identifiant d’éventuelles vulnérabilités majeures dans les technologies de détection de drones de l’OTAN.

Pendant ce temps, en Moldavie, la Russie intensifie ses campagnes de frappes contre les points de passage à la frontière ukraino-moldave, notamment contre les infrastructures situées du côté ukrainien des postes-frontières. Selon l’Institute for the Study of War, « l’un des principaux objectifs de la Russie consiste à créer un environnement d’insécurité afin de dissuader la Moldavie, la Roumanie et les transporteurs internationaux d’utiliser ces points de passage ». Moscou chercherait également à décourager la Moldavie dans ses efforts pour rejoindre l’Union européenne, en tentant de présenter l’adhésion comme une entreprise qui, à terme, risquerait davantage de nuire au pays que de lui bénéficier.

Un peu plus au nord, en mer Baltique, un autre mouvement retient l’attention. La flotte russe de la Baltique a procédé au déploiement particulièrement inhabituel de deux bâtiments de guerre avancés : l’Admiral Kasatonov, équipé de missiles hypersoniques, et l’Admiral Levchenko. Tous deux sont habituellement affectés à la flotte russe du Nord, nettement plus importante. Voir deux navires de cette envergure rejoindre la Baltique dans un laps de temps aussi court constitue, là encore, un mouvement inhabituel. Sans compter l’instrumentalisation des flux migratoires entre la Biélorussie, la Pologne et les pays baltes, ainsi que la découverte de tunnels souterrains empruntés par des clandestins, vraisemblablement avec l’appui logistique des autorités biélorusses. Enfin, selon un rapport du Telegraph, pas moins de 340 incidents de sécurité impliquant des drones auraient été recensés, au cours de l’année écoulée, sur ou aux abords d’installations militaires britanniques. Le Kremlin a ainsi prévenu que toute installation militaire britannique implantée en Ukraine serait désormais considérée comme une « cible légitime », Vladimir Poutine refusant d’écarter explicitement l’éventualité de frappes contre des installations britanniques à travers le monde. C’est dans ce contexte que le « War Book », le manuel gouvernemental britannique hautement confidentiel qui définit les procédures, responsabilités et mesures à mettre en œuvre par l’État en cas de guerre ou de crise nationale majeure, doit être actualisé d’ici la fin de l’année, pour la première fois depuis 2004.

L’OTAN face aux scénarios de guerre

Observer les initiatives russes ne suffit toutefois pas : la réaction de l’OTAN est tout aussi révélatrice de l’état actuel des tensions. À cet égard, difficile d’ignorer le déplacement aussi inhabituel que discret du directeur de la CIA, John Ratcliffe, à Moscou, le 25 août dernier, où il s’est entretenu directement avec ses homologues des services de renseignement russes. Dans le contexte actuel, ce type de rencontre est devenu rarissime. Ces cinq dernières années, les déplacements urgents de directeurs de la CIA en Russie n’ont répondu qu’à deux circonstances : à la veille de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, lorsqu’il s’agissait encore de convaincre Moscou d’y renoncer, puis lorsque Washington cherchait à dissuader le Kremlin d’employer l’arme nucléaire dans le conflit. Selon le Wall Street Journal, Ratcliffe s’est cette fois rendu à Moscou avec un troisième avertissement : ne pas s’en prendre à un pays membre de l’OTAN. Qu’un tel message soit porté en personne par le directeur de la CIA donne nécessairement la mesure de l’urgence avec laquelle la situation est perçue à Washington.

Un autre épisode est peut-être plus révélateur encore. Le quotidien allemand Bild a publié les détails de ce qu’il présente comme le nouveau plan en trois étapes élaboré par l’OTAN pour faire face à une attaque russe limitée contre les États baltes. Dans un premier temps, l’Alliance chercherait à neutraliser les défenses antiaériennes et les batteries de missiles russes positionnées au plus près du front, avec une attention particulière portée aux zones lourdement fortifiées comme Kaliningrad, afin d’assurer la suprématie aérienne. Une « zone tampon » technologique serait ensuite déployée le long de la frontière, mêlant drones de reconnaissance et systèmes terrestres robotisés afin d’absorber et de ralentir les premières phases d’une offensive au sol. La troisième étape consisterait enfin à porter des frappes de haute précision en profondeur sur le territoire russe, contre les lignes d’approvisionnement, les dépôts de carburant et les usines militaires, de manière à paralyser les troupes engagées sur le front. Reste une question essentielle : pourquoi un plan d’une telle sensibilité est-il aujourd’hui connu du grand public ? L’OTAN ne l’a jamais rendu public. Pourtant, les informations parvenues à Bild sont suffisamment détaillées pour laisser penser qu’elles proviennent d’une source particulièrement haut placée. Une hypothèse peut être envisagée : celle d’une fuite délibérée. En laissant ces informations circuler publiquement, l’Alliance pourrait chercher à faire parvenir indirectement le message jusqu’à Moscou et à exposer à Vladimir Poutine les conséquences concrètes auxquelles la Russie s’exposerait en cas d’attaque.

Les signaux ne se limitent d’ailleurs pas aux messages diplomatiques ou aux plans militaires. Le 18 août, l’OTAN a organisé dans le nord-est de la Pologne, à proximité de l’enclave russe de Kaliningrad, un exercice aérien coordonné d’une ampleur considérable. Des F-35 furtifs y assuraient les capacités de combat, accompagnés de plusieurs avions ravitailleurs et appareils de surveillance, mais aussi de nouveaux moyens de guerre électronique, parmi lesquels l’EA-37B Compass Call, spécialisé dans le brouillage. Selon des analystes européens de la défense, plus de 50 appareils auraient été simultanément présents dans les airs au cours de l’exercice. Moscou, curieusement, n’a pas réagi publiquement à ces informations, mais a organisé ses propres manœuvres dans la région quelques jours plus tard. À mesure que ces événements s’accumulent, un même constat semble s’imposer de part et d’autre : entre la Russie et l’OTAN, les tensions entrent progressivement dans une nouvelle phase plus dangereuse et beaucoup plus imprévisible.

Les États-Unis défendraient-ils l’Europe ?

S’il est, à ce stade, impossible de déterminer jusqu’où cette escalade pourrait conduire, une question demeure : quel intérêt la Russie aurait-elle, au fond, à s’attaquer à l’OTAN ? La réponse tiendrait moins à une volonté de conquête qu’à celle de fracturer l’Alliance ; et le moment pourrait sembler particulièrement propice à Moscou. Il y a deux semaines à peine, Elbridge Colby, responsable de la politique de défense au Pentagone, s’est entretenu à Bruxelles avec plusieurs ambassadeurs de pays membres de l’OTAN pour évoquer, selon des informations de la presse américaine qui n’ont été confirmées par aucune source officielle, un possible retrait de forces américaines d’Europe. D’après le Times, celui-ci pourrait concerner entre 25 000 et 40 000 des quelque 80 000 soldats américains actuellement déployés sur le continent, mais aussi des avions de combat, des navires de guerre et différents équipements militaires. Plus largement, l’engagement militaire américain en Europe semble s’éroder, tandis que Donald Trump multiplie les décisions géopolitiques déstabilisatrices et menace, pour des motifs divers, de remettre en cause le soutien des États-Unis à leurs alliés. Par leurs déclarations comme par leurs actes, plusieurs membres de l’OTAN ont montré qu’ils ne tenaient plus pour acquis que Washington répondrait présent en cas de crise : le parapluie nucléaire américain, l’immense soutien logistique et de renseignement des États-Unis, voire leurs troupes, pourraient dès lors perdre toute pertinence dans l’élaboration de leurs plans de guerre.

Vladimir Poutine a toujours parié sur l’idée qu’au moment décisif, les membres de l’OTAN pourraient hésiter à honorer l’article 5. L’objectif ne serait donc pas nécessairement, du moins à ce stade, de conquérir frontalement un pays de l’Alliance. Moscou pourrait plutôt chercher à s’emparer d’une portion extrêmement périphérique de son territoire, par exemple une zone arctique de la Norvège, éloignée du gros des forces alliées, afin de placer l’OTAN devant un dilemme. Si une telle opération ne provoquait pas l’activation de l’article 5 et que la Russie parvenait à conserver ce territoire sans véritable riposte, un précédent serait créé : la garantie de défense collective, jusqu’alors théoriquement sans ambiguïté, entrerait dans une zone grise où chacune des obligations de l’Alliance pourrait, à son tour, être remise en question. L’enjeu pour Poutine serait précisément de créer ce cas limite, suffisamment grave pour éprouver la crédibilité de l’OTAN, mais suffisamment ambigu pour contraindre ses membres à longuement débattre de la réponse à apporter et offrir à certains la possibilité de chercher une porte de sortie.

Reste à savoir si un tel pari fonctionnerait. La question demeure entièrement ouverte. Une montée des tensions avec l’Alliance pourrait également servir les intérêts intérieurs du Kremlin : elle offrirait à Vladimir Poutine un argument pour justifier la vaste mobilisation attendue en Russie (jusqu’à 300 000 hommes selon l’Ukraine, plutôt 100 000 selon d’autres renseignements occidentaux) tout en facilitant le passage du pouvoir à travers les élections législatives à la Douma, organisées du 18 au 20 septembre.