La scène mondiale offre le spectacle d’un ordre qui s’effrite et qui peine à se fédérer autour d’institutions ou de points de convergence. Javier Milei a tout à fait raison de dénoncer l’ONU qui s’est muée en caricature du projet de paix perpétuelle de l’abbé Charles-Irénée de St. Pierre (1658-1743) et d’Emmanuel Kant (1724-1804). Cette dénonciation a été préfigurée par la Charte universelle des droits de l’homme (1948) au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale. 

L’ordre mondial démocratique et libéral et ses institutions créés et mis en œuvre par les États-Unis se sont transformés en contre-modèle que des dictatures et des régimes totalitaires utilisent pour se donner une légitimité pseudo-démocratique dont ils sont dépourvus par définition. Le degré d’instrumentalisation de ces conglomérats institutionnels atteint des proportions qui les discréditent. On ne voit pas au juste à quoi servent les Nations Unies à un moment de leur histoire où leur fondement philosophique et l’universalisme dont elles se recommandent devient lettre morte et ne renvoie à rien. 

Ceci questionne leur légitimité et remet en cause leur aptitude à gérer les conflits internationaux en l’absence d’un consensus normatif et politico-institutionnel qui éviterait la rupture inévitable. La réflexion à frais nouveau à cet égard est impérative et pourrait s’inspirer des travaux de Bruce Kent (prêtre catholique, politique et philosophe, (1929-2022) qui a repensé l’ordre mondial fédérateur autour des acteurs de la société civile. Quoi qu'il en soit, il est impossible d’adhérer à une imposture qui sert de couverture à des dictatures génocidaires et à des projets de domination à déclinaisons multiples. Ce n’est pas un hasard que des idéologues s’en emparent afin de promouvoir des régimes totalitaires ou des choix géopolitiques qui correspondent à leurs projets de domination. L’islamisme, toutes variantes comprises, et ses émules néo-gauchistes en sont les principaux bénéficiaires. 

La visite du pape Léon XIV en France revêt une importance sans commune mesure et dont l’impact dépasse les frontières de l’Hexagone. Le pouvoir fédérateur de l’Église catholique s’affirme sans ambages en dépit et malgré les crises qu’elle a traversées tout le long de la dernière décennie. La crise des grandes institutions (famille, école, hôpital, université, religions institutionnelles…) qui ont fourni les cadres de socialisation des sociétés modernes fait référence à des modèles alternatifs en état d’élaboration continue. 

L’engouement suscité par la visite du pape Léon évoque indirectement la dynamique impulsée par la papauté contemporaine. Cette dynamique se manifeste à travers les vastes chantiers propulsés par le concile Vatican II, les débats synodaux, et les travaux de réflexion menés dans les universités catholiques à travers le monde. Elle se manifeste également à travers l'œcuménisme chrétien et interreligieux, le dialogue avec la modernité, ainsi que dans la diversité des ministères dans les secteurs du développement, de l’éducation, de la santé et de l’écologie intégrale. 


Autrement, la papauté contemporaine avec Angelo Roncalli (1881-1963), l’aggiornamento de Vatican II ; Giovanni Battista Montini (1897-1978), le parachèvement de Vatican II, l’œcuménisme, la bioéthique, paix et justice dans le monde ; le pontificat historique de Karol Wojtyla (1920-2005) et son apport pastoral, ecclésiologique, théologique, philosophique, politique, dialogue interreligieux ; le ministère de Joseph Ratzinger qui s’est distingué par son envergure intellectuelle, ecclésiale et liturgique, et finalement le ministère de l’Église hors les murs de Jorge Bergoglio, rendent largement compte de l’accès de Léon XIV à la succession apostolique, celle du missionnaire au caractère forgé dans les marges de l’humanité contemporaine et au cœur de ses problèmes. 

Léon XIV a été formé à la tâche tout au long d’une trajectoire de missionnaire qui a tout éprouvé. Son approche dialectique des rapports entre l’Église et l’État, de l’humanisme contemporain et des questions centrales de la justice sociale, de l’éducation et du développement, des enjeux bioéthiques (génétique, avortement, euthanasie et fin de vie…) et de la paix mondiale s’inscrit dans la continuité de ses prédécesseurs. Elle porte également l'empreinte du missionnaire, du pasteur, du mathématicien et du juriste rompu à la médiation et à la résolution des conflits. Sa sérénité, son humilité et sa réserve naturelle sont typiques d’un moine formé à la spiritualité augustinienne. 

Il n’est pas étonnant que cet élan exprimé par la jeunesse française soit en phase avec une génération en quête de sens dans un monde éclaté où les subjectivités désaxées se recoupent avec la crise de l’objectivité et de ses registres. Autrement, l’irruption de l’islam au sein des démocraties occidentales a remis en question les fondements philosophiques de l’ordre politique et sa sécularité, les bornes du public et du privé, les enjeux de la réflexion morale et les questions de sécurité stratégique. Les nihilismes qui se ressourcent dans le désenchantement du monde moderne et dans les dérives meurtrières d'un islam obscurantiste et totalitaire remettent le débat public en selle et font appel au débat philosophique et à la conversation publique. 

La “proposition chrétienne”, comme l’a si bien exprimé Pierre Manent, est interpellante à plus d’un titre, celui des béatitudes évangéliques, de l’anthropologie biblique, du droit naturel, des spiritualités chrétiennes, des catégories du droit canon, des riches traditions monastiques, et de l’histoire bimillénaire de l’Église. Les grands moments de cette visite sont autant de ponctuations qui nous réfèrent aux racines chrétiennes de l’Europe et à ses sources scripturaires et traditions historiques. Les JMJ et les veillées de prière et de méditation sont des instances de médiation entre une jeunesse tourmentée par les promesses de la modernité et ses dilemmes et leurs multiples incidences.

L’importance du travail pastoral, artistique et liturgique témoigne de l’importance de ces “lieux théologiques” (theologoumenon) et de leur rôle dans l’émergence d’une nouvelle conscience de soi et du monde. Ces manifestations sont des réponses à des défis qui ne sont pas des moindres. Ces problématiques concernent le sens dans un univers désenchanté, la mémoire que l'on essaie d’enrayer, et l'ordre social et politique où l’État de droit et la Charte universelle des droits de l’homme en définissent les contours. C’est cette lecture plurielle qui va nous permettre de saisir la singularité de l’événement. La conférence des évêques français a réussi une remarquable gageure tant sur le plan pastoral que sociétal en replaçant la matrice christique au cœur de l'événement.