Près de cinq ans après le pire naufrage de migrants jamais survenu dans la Manche, quatre Irakiens et deux Afghans ont été reconnus coupables mercredi d'homicides involontaires et condamnés à des peines allant de 6 à 10 ans de prison.
Parmi les huit autres hommes qui étaient jugés dans ce «procès des passeurs», l'un a été relaxé, et des peines allant de six mois de prison avec sursis à quatre ans d'emprisonnement ont été prononcées par le tribunal correctionnel de Paris, majoritairement pour aide au séjour irrégulier en bande organisée.
Le tribunal a ordonné six mandats d'arrêt et un mandat de dépôt à l'issue de l'audience.
En rendant sa décision, il a estimé que cette «catastrophe inédite» ayant fait au moins 31 morts en novembre 2021 avait été causée par des «individus mus par l'appât du gain, au mépris de la vie humaine».
Le tribunal «a tenu compte de la responsabilité» de chacun dans la chaîne ayant conduit à la tragédie, a souligné la présidente, qui a également «pris en compte l'évolution de la situation» de certains des prévenus en aménageant leurs peines de prison ferme sous bracelet électronique.
«Le tribunal a envoyé un message très clair : on ne peut pas faire le commerce de la détresse humaine et venir dire que personne n'est responsable. Il a également dit que ces morts ne sont pas oubliés, ne sont pas anonymes», a réagi auprès de l'AFP Me Emmanuel Daoud, avocat d'une famille éthiopienne.
«La décision est un soulagement pour l'ensemble des parties civiles car elle vient confirmer la responsabilité pénale de passeurs», a réagi pour sa part Me Matthieu Chirez, avocat de 112 parties civiles.
Un autre volet très sensible, impliquant des militaires français, est toujours en cours d'instruction de ce dossier, dans lequel sept militaires sont mis en examen pour non-assistance à personne en danger.
«Embarcation rapiécée»
Dans la nuit du 23 au 24 novembre 2001, au moins 31 personnes, dont une fillette de 7 ans, sont mortes noyées ou ont disparu dans la Manche alors qu'elles tentaient de gagner l'Angleterre à bord d'une embarcation «rapiécée» et surchargée.
La majorité des victimes étaient des Kurdes irakiens, mais aussi des personnes d'origine afghane, somalienne, éthiopienne, égyptienne et vietnamienne.
Seuls deux hommes, un Somalien et un Irakien, ont survécu à cette nuit de cauchemar, au cours de laquelle les naufragés avaient passé, en vain, des dizaines d'appels aux secours français et britanniques.
Le survivant somalien n'a «pas eu la force» de venir témoigner à l'audience, selon Me Chirez. Mais neuf proches de victimes étaient venues depuis le Kurdistan irakien assister à l'ouverture du procès le 8 septembre.
Des pères et des frères de victimes avaient raconté les «rêves d'une autre vie» de leurs proches, et les ravages familiaux causés par la perte ou par la disparition d'un des leurs; certains n'ont jamais récupéré le corps.
«Depuis ce naufrage, nous sommes toujours dans l'attente de retrouver notre frère, d'avoir une tombe où nous recueillir», avait ainsi témoigné Zana, un policier kurde irakien.
«Pas d'autre choix»
Dans ce dossier «d'une tristesse absolue», selon les mots du procureur, deux réseaux d'immigration, l'un afghan, l'autre irakien, ont été mis au jour, transportant les candidats à l'exil depuis l'Italie jusqu'au nord de la France, faisant venir les embarcations d'Allemagne...
Lors de l'audience, la majorité des prévenus ont nié être des passeurs et se sont présentés eux-mêmes comme des candidats à l'exil, ayant vécu dans la «Jungle» de Calais (le camp de migrants) et tenté la traversée à plusieurs reprises.
Certains ont expliqué n'avoir pas d'autre choix que de travailler ou «rendre des services» chauffeur, transport d'argent ou de migrants à leurs compatriotes pour payer leur propre passage. Tous ont eu, selon leur défense, de «lourds parcours d'immigration» avant d'arriver en France. Et nombre d'entre eux se sont «intégrés», travaillent et ont des projets familiaux, avaient souligné plusieurs avocats.
Le naufrage est à ce jour la pire tragédie survenue depuis l'explosion en 2019 des traversées clandestines de migrants tentant de rallier l'Angleterre depuis la France à bord de «small boats», des embarcations de mauvaise qualité.
Trois personnes, dont un enfant, sont encore mortes lundi matin dans une tentative de traversée clandestine de la Manche.
AFP