«Nous annonçons aujourd’hui la fin de la mission des Forces démocratiques syriennes (FDS) et déclarons, en toute responsabilité, leur dissolution en tant que force militaire indépendante», affirmait le 25 août leur commandant en chef Mazloum Abdi depuis le palais présidentiel à Damas.

Longtemps morcelée, la Syrie franchit ainsi une étape majeure vers son unification territoriale, concrétisant une victoire stratégique pour le président de transition, Ahmed al-Chareh. Mais la carte du pays demeure incomplète: au sud, plusieurs territoires échappent encore au pouvoir central.

Une réunification sous haute tension

L’annonce de la dissolution des Forces démocratiques syriennes (FDS) a mis fin officiellement à plus d’une décennie d’administration kurde dans le nord-est de la Syrie, et au rêve d’un territoire kurde autonome. Suite à l’offensive éclair lancée en janvier par les forces de Damas, les autorités kurdes ont été contraintes de signer un accord avec le pouvoir central. Cependant, son application s’est inscrite dans un processus long et complexe.

«Le leadership des FDS a beaucoup trainé à appliquer cet accord. Il y avait une forme d’inertie où, d’un côté, ils attendaient de savoir ce qui allait se passer avec le processus de paix en Turquie, et en Syrie ils essayaient de gagner du temps en espérant que peut-être Damas n’aurait pas les moyens de reprendre pied dans le nord-est syrien et que peut-être ils pourraient garder un semblant d’autonomie dans les zones kurdes», explique à Ici Beyrouth Arthur Quesnay, chercheur associé à Paris 1 Panthéon-Sorbonne et co-auteur du livre Syrie. Anatomie d’une guerre civile (CNRS, 2016).

«Mais en fait le contraire s’est produit, après l'effondrement du Nord-Est syrien en janvier 2026, Damas a organisé un retour de l’administration syrienne à Raqqa et Deir ez-Zor. Il ne restait que les enclaves à majorité kurde autour desquelles les négociations pour leur intégration au sein de l'État syrien continuent. Jusqu’à cet été, ces dernières étaient encore sur un mode d’administration autonome de Damas, mais, à court de budget et sous menace d'une nouvelle escalade, Mazlum Kobane a accepté la dissolution des SDF et de l'Administration autonome le 26 août», poursuit-il.

 

Une photo publiée par l’agence de presse officielle syrienne SANA montre le président syrien Ahmad al-Chareh serrant la main du commandant en chef des Forces démocratiques syriennes (FDS), Mazloum Abdi, après la signature d’un accord visant à intégrer les FDS aux institutions de l’État, dans la capitale syrienne, Damas, le 10 mars 2025 (SANA/AFP).

 

Selon les termes de l’accord, les anciens FDS devaient être regroupés au sein d’une division de l’armée syrienne, constituée de trois brigades. Une quatrième brigade devait être formée avec les forces kurdes de la poche de Kobané. «Les trois brigades seront établies dans notre région, notamment dans la province de Hasaké, et les commandants seront des Kurdes», expliquait en janvier une haute responsable de l'administration kurde, Elham Ahmed, lors d’une conférence de presse. Depuis, l’intégration progresse, mais reste encore inachevée.

«Si 5 200 FDS ont été intégrés au sein de quatre brigades de l'armée syrienne, il reste environ 15 000 combattants et combattantes qui se retrouvent sans emploi», explique Arthur Quesnay. «C'est un sujet délicat pour Damas qui reste prudent sur le déploiement de ses forces de sécurité dans les districts à majorité kurde où la population pourrait se mobiliser».

L’accord prévoyait également l’intégration des administrations kurdes au sein des institutions syriennes et le maintien des employés civils. Après avoir formé des conseils municipaux, l’État syrien vérifie désormais les listes des employés de l’administration autonome qui doivent être intégrés à la fonction publique d’État.

Quatre cadres du nord-est syrien ont également intégré la haute fonction publique, comme Sipan Hamo, commandant des Unités de protection du peuple kurde (YPG) qui a été nommé au poste de vice-ministre de la Défense pour les territoires orientaux du pays, ou encore Mazloum Abdi nommé conseiller à la présidence syrienne. Cependant, les autorités kurdes avaient demandé une soixantaine de postes au sein de l’administration centrale, mais Damas ne les a pas validés.

Du côté de la population kurde, la réunification ne se fait pas sans heurts. «Il y a une très forte insatisfaction, même s’il y a un immense soulagement d’avoir évité une escalade», souligne Arthur Quesnay, «il y a un peu une humiliation politique, ils passent d’une situation où ils contrôlaient un tiers de la Syrie et des ressources pétrolières à une situation où ils n’ont pas grand-chose à part quelques municipalités où même leur budget dépendra de Damas».

Sur le plan culturel, la question de l’enseignement de la langue kurde est au cœur des crispations. Le décret nᵒ13, promulgué par Ahmed al-Chareh en 2026, reconnaît les Kurdes comme une composante authentique et fondamentale du peuple syrien et autorise l’enseignement du kurde dans les écoles. Mais plusieurs manifestations contestent la décision prise le 27 août par le ministère de l’Éducation, qui limite cet enseignement à trois cours par semaine. Les Kurdes craignent ainsi une marginalisation de leur culture.

Mais, les inquiétudes des populations kurdes ne se limitent pas à la question culturelle. «Il y a un autre sentiment qui est très fort, c’est le passage de l’économie du nord-est syrien, qui était une économie subventionnée grâce aux ressources pétrolières et à l’aide de la coalition internationale, à une économie plus libérale», note Arthur Quesnay.

«Si dans le reste du pays il y a eu une augmentation de 40% du prix du benzin, dans le nord-est syrien on est à peu près à 200% d’augmentation, du fait des subventions qui existaient sous les FDS, c’est un choc pour la population» ajoute-t-il.

Soueïda fait de la résistance

Début septembre, des affrontements meurtriers ont opposé des forces gouvernementales et des combattants druzes dans la province de Soueïda. Dans un communiqué, la garde nationale de l’influent cheikh druze Hikmat al-Hijri a accusé les forces gouvernementales d’avoir «tiré plusieurs obus de mortier et utilisé sans discernement des mitrailleuses (...) dans le but de blesser des civils».

La province de Soueïda constitue une épine dans les ambitions de réunification territoriale d’Ahmed al-Chareh. Un an après les massacres et les violents affrontements de juillet 2025, qui ont fait plus de 1 700 morts selon la Commission d’enquête internationale indépendante sur la Syrie, la défiance envers le pouvoir central reste forte.

Grâce à l’intervention de l’aviation israélienne, un cessez-le-feu avait été instauré avec les autorités de Damas, et leurs forces s’étaient retirées. Depuis, la situation reste gelée à Soueïda: les négociations sont au point mort et les escarmouches restent récurrentes.

«Il y a chez les Druzes syriens une grande inquiétude qui a été confirmée par ce qu’il s’est passé en juillet 2025 avec les violences commises à l’encontre de la communauté druze, notamment de Soueïda», souligne à Ici Beyrouth David Rigoulet-Roze, rédacteur en chef de la revue Orients stratégiques et spécialiste du Moyen-Orient.

«Mais il y a simultanément un malaise par rapport à la suspicion d’un alignement supposé du leader druze Hikmat al-Hijri sur l’agenda stratégique israélien qui conduirait les Druzes syriens à se retrouver accusés d’alimenter le risque de fragmentation du pays», précise-t-il.

Al-Hijri plaide en effet pour la création d’une entité druze indépendante à Soueïda, et présente régulièrement Israël comme leur protecteur. Dans une interview publiée en janvier dans le quotidien israélien Yedioth Ahronoth, il affirmait vouloir une entité druze indépendante dans la province de Soueïda, et qu’Israël serait «l’entité appropriée» pour superviser une éventuelle phase de transition vers l’autonomie. En août, il est allé plus loin, affirmant que les Druzes de Syrie faisaient partie intégrante de l’État d’Israël.

Les membres de la communauté druze du plateau du Golan annexé par Israël se rassemblent pour un rassemblement de solidarité avec la communauté druze de Syrie dans le village de Majdal Shams, dans le Golan, le 19 juillet 2025 (Jalaa MAREY/AFP).

 

Pour Israël, l’autonomie de facto de Soueïda répond à deux intérêts stratégiques: d’une part, la protection des Druzes syriens, qui répond aux préoccupations de sa propre communauté druze; d’autre part, elle constitue une sorte de zone tampon entre ses frontières et les forces gouvernementales syriennes.

Dès lors, les ambitions territoriales de Damas se heurtent à un obstacle de taille. «Le blocage, c’est Israël qui a tracé une ligne rouge en disant: vous ne toucherez pas aux druzes de Soueida», affirme à Ici Beyrouth, Thomas Pierret, spécialiste de la Syrie et chargé de recherches au CNRS-IREMAM. «Les Israéliens ne veulent pas bouger là-dessus, les Syriens comptent sur les États-Unis, mais je ne vois pas pourquoi Trump ferait quelque chose qui déplairait à ce point-là aux Israéliens».

«Mais ça ne veut pas dire que les Israéliens vont soutenir la création d’un État indépendant à Soueïda car les implications diplomatiques et militaires seraient trop lourdes. Ce qui paraît le plus logique, c’est un gel de la situation, sauf si on assiste à une espèce d’effondrement complet de Soueïda de l’intérieur», poursuit-il.

Faute de pouvoir reprendre le contrôle du territoire, les autorités syriennes maintiennent cependant une présence active sur les principaux axes qui relient la province au reste de la Syrie. Les habitants de Soueïda les accusent d’imposer un blocus sur la région, ce que Damas dément.

«En termes économiques, la politique du gouvernement syrien est de laisser passer suffisamment de denrées pour qu’on ne puisse pas l’accuser de les affamer délibérément, tout en ne laissant pas passer assez et en maintenant une pression pour que Soueïda ne puisse pas avoir une activité économique normale», explique Thomas Pierret.

La situation de Soueïda n’est toutefois pas le seul obstacle à la réunification du pays. Au-delà de la province, c’est plus largement le sud de la Syrie qui est marqué par l’influence israélienne. Dès la chute de Bachar al-Assad en décembre 2024, les forces israéliennes ont franchi la ligne de cessez-le-feu de 1974 entre le plateau du Golan occupé et la Syrie.

Selon un rapport du journal Enab Baladi, la zone occupée par Israël dans le pays s’étend désormais sur 346 kilomètres carrés. Les forces israéliennes y ont établi neuf bases militaires, dont huit dans le gouvernorat de Quneitra. Israël mène également des incursions en territoire syrien: 65 au cours du seul mois de juillet, selon le ministre syrien des Affaires étrangères Assad al-Chibani.

Malgré les efforts diplomatiques de Damas, plusieurs territoires du sud du pays restent donc hors du contrôle du pouvoir central. Et sans un accord avec Israël, une réunification totale de la Syrie reste improbable.