L'Union européenne veut rattraper son retard dans l'intelligence artificielle, en s'inspirant de l'Irlande qui déroule le tapis rouge aux opérateurs de centres de données, en dépit de critiques grandissantes au sein de la population locale.
Le gouvernement irlandais, qui exerce la présidence tournante de l'UE, organise mercredi à Dublin un Sommet international de l'IA pour démontrer le rôle qu'il entend jouer dans cette révolution technologique.
Outre des pontes du secteur, dont le président de Google DeepMind Demis Hassabis, et Brad Smith, patron de Microsoft, l'événement accueillera des responsables européens, dont la vice-présidente de la Commission chargée du Numérique, Henna Virkkunen.
L'occasion de marteler le message pro-IA de Bruxelles, qui, tout en voulant réguler étroitement le secteur pour réduire les risques, veut mettre les bouchées doubles pour tenter de rattraper le retard du continent face aux États-Unis et à la Chine dans cette révolution qui transforme l'économie mondiale.
«Nous devons rester dans la course. Parce qu'il en va de notre indépendance», avait rappelé la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, le mois dernier.
Selon des chiffres officiels, en 2025, environ 20 % de l'ensemble des entreprises de l'UE utilisaient des technologies d'IA, un taux d'adoption qui grimpe à 55 % pour les plus grandes.
Mais ces usages sont relativement simples, et «l'Europe n'abrite actuellement que 5 % de la capacité de l'ensemble des centres de données dans le monde, alors que les États-Unis en ont approximativement 75 %, et la Chine 15 %», explique à l'AFP Andrea Renda, directeur de recherche au sein du groupe de réflexion CEPS, basé à Bruxelles.
L'UE a lancé une stratégie pour réduire l'écart, notamment en finançant des «giga-usines d'IA», de vastes centres de données mis à la disposition des entreprises et laboratoires de recherche.
«Mais construire des capacités de traitement de données n'est pas suffisant», estime Andrea Renda, qui considère qu'il faut «une forte ambition politique» pour impulser le changement.
Bruxelles assure y travailler et a missionné un responsable du groupe Siemens pour encourager les industriels à intégrer l'IA dans leurs processus, dans le cadre de son programme «Apply AI» (Appliquer l'IA).
«L'idée est d'identifier les freins, les obstacles, et les motivations pour conduire cette transformation», note Andrea Renda. Mais Apply AI a «zéro budget» dédié et «sans une forte intervention, ce ne sera pas possible», estime-t-il.
L'Irlande veut servir de facilitateur pour accélérer ce mouvement.
Demande de moratoire
Le pays est devenu depuis plusieurs décennies la porte d'entrée en Europe pour les géants du numérique, en particulier les groupes américains, grâce notamment à sa fiscalité attractive et à sa position géographique favorable.
L'Irlande compte aussi parmi les taux d'usage de l'IA les plus élevés au sein de l'UE, et le pays a développé une stratégie depuis plusieurs années pour devenir un pôle majeur du secteur en Europe.
Mais le pays illustre bien certains écueils du développement de l'IA sur le Vieux Continent.
Outre le fait qu'elle s'appuie largement sur des prestataires étrangers (alors que l'Europe veut défendre sa souveraineté technologique), la multiplication des projets de centres de données, moteurs des services d'IA, sollicite fortement le réseau énergétique du pays et provoque des mouvements de contestation locaux.
Selon l'office national des statistiques, le CSO, ces centres ont accaparé l'an dernier 23 % de la consommation d'électricité du pays, soit autant que le courant utilisé par l'ensemble des foyers irlandais.
Un record mondial, souligne Patrick Bresnihan, chercheur à l'Université de Maynooth.
Mais pourtant, ces infrastructures n'emploient que 3.300 personnes en tout, a-t-il souligné à l'AFP, lors d'un «contre-sommet» qui s'est tenu il y a quelques jours.
«Nous avons besoin d'un moratoire en Irlande. Il faut faire une pause dans le développement des centres de données, pour qu'on se donne le temps de réfléchir à une stratégie industrielle plus verte et progressiste», plaide-t-il.
«Je voudrais que les dirigeants, les responsables politiques en Irlande reconnaissent vraiment l'impact humain de l'IA sur les travailleurs», a confié lors de ce contre-événement Neil Bennett.
Cet ancien traducteur va de déconvenue en déconvenue. Son métier de départ ayant été décimé par l'intelligence artificielle, il est «passé du côté obscur» en se faisant embaucher dans la tech comme opérateur de données. Mais il a vite déchanté, son nouveau travail ayant été remplacé à son tour par l'IA.
AFP