Le 4 octobre, les Houthis ont pris la localité d’al-Tourbah, au sud de Taëz, et coupé la dernière route principale reliant la ville aux zones tenues par le gouvernement reconnu. Privés de leur principal axe d’approvisionnement, les habitants font face à des pénuries et à une flambée des prix, rapportait l’AFP le 8 octobre. Nabil Jamil, directeur général de la planification du gouvernorat, juge auprès d’Al Jazeera ce siège «plus complet» que celui de 2015. Mais qu’est-ce que Taëz a de si particulier pour lui valoir une place aussi importante dans le conflit yéménite?
Une décennie de siège
Les Houthis ont encerclé Taëz en 2015 après avoir échoué à prendre son centre, bloquant ses principales entrées ainsi que la circulation des personnes, des marchandises et de l’aide humanitaire. En novembre 2015, des habitants faisaient déjà état de plus de 1.600 civils tués, en majorité par des bombardements des Houthis, rapportait l’Associated Press.
Le siège a été partiellement brisé en 2016, mais les Houthis sont restés au nord, à l’ouest et à l’est de la ville. Sa levée est ensuite devenue un enjeu de négociation. La trêve d’avril 2022 conditionnait l’allègement des restrictions sur l’aéroport de Sanaa et le port de Hodeïda à l’ouverture des routes vers Taëz, rappelle le Middle East Research and Information Project (MERIP). Ni le gouvernement, ni la coalition, ni l’ONU n’ont pourtant obtenu de réouverture durable. Ce n’est qu’en 2024 que les Houthis ont rouvert une route vers l’est, reliant la ville à Sanaa.
La chute de la ville côtière de Mokha en septembre a privé Taëz du port par lequel arrivaient vivres et aide, souligne la chaîne qatarie. Près de 200.000 personnes ont été déplacées depuis début septembre, majoritairement du gouvernorat de Taëz, selon l’unité exécutive de gestion des camps de déplacés. Les forces gouvernementales ont elles-mêmes fermé des accès, dont le point de passage d’al-Houban, par crainte d’infiltrations. Le 13 octobre, des tirs de mortier de la part des Houthis ont encore visé le quartier résidentiel d’al-Ikhwa, dans le centre, selon Al Jazeera.
Protéger les gains sur la mer Rouge
L’offensive prolonge la percée de septembre sur la côte. Le 10 septembre, les Houthis ont pris Mokha, puis le reste du littoral et l’île de Perim, dans le détroit de Bab el-Mandeb.
Pour le Sanaa Center for Strategic Studies, un think tank yéménite, la pression sur la ville relève de la même campagne. Les Houthis chercheraient à sécuriser les accès terrestres à leurs positions côtières et à empêcher que Taëz serve de base à une contre-offensive. Le chercheur Ibrahim Jalal, cité par Al Jazeera, y voit aussi un moyen d’accentuer la pression sur Lahej, Aden et le sud.
Une ville rétive à l’ordre houthi
Taëz est considérée comme la capitale culturelle du pays et fut un foyer central du soulèvement de 2011 contre l’ancien président Ali Abdallah Saleh, rappelait l’Associated Press. Le Sanaa Center rappelle que la région, restée hors du cœur historique de l’imamat zaydite, n’a été soumise qu’en 1921, au prix d’une répression brutale, et que ses habitants voient encore leur ville comme la première ligne de défense de la république. Salman al-Maqrami, spécialiste des Houthis interrogé par Al Jazeera, juge que le siège vise d’abord à briser la cohésion des forces opposées aux rebelles.
Les Houthis ont toutefois évité jusqu’ici un assaut direct sur les quartiers urbains, où la densité de civils et l’hostilité locale rendraient les combats très coûteux, note le Sanaa Center. Ahmed Nagi, analyste de l’International Crisis Group, jugeait auprès du média émirati The National que la prise de la ville ne serait pas facile.
Le gouvernement yéménite et Riyad en première ligne
Pour le gouvernement yéménite, Taëz est une source clé de légitimité, souligne Al Jazeera, et son gouvernorat est le plus peuplé du pays, avec près de 4,5 millions d’habitants. Le 4 octobre, le président du Conseil présidentiel, Rachad al-Alimi, a annoncé une offensive pour reprendre l’ensemble du territoire. Pour le Sanaa Center, l’effondrement du front de Mokha a toutefois révélé les divisions et le manque de coordination du camp anti-houthi, des faiblesses qui persistent à Taëz.
L’Arabie saoudite est directement exposée. Selon le Sanaa Center, chaque territoire conquis par les Houthis élargit leurs moyens de pression sur le royaume. Ahmed Nagi qualifiait toutefois auprès de l’AFP l’encerclement de développement significatif, tout en jugeant «trop tôt» pour parler d’un tournant décisif.